L'opinion N°396
du 04 au 10 mai 2005

Editorial

Article 48, arme de destruction massive

si Marcoussis l’avait dépouillé de la réalité de ses pouvoirs constitutionnels, Pretoria au contraire aura comme donné à Laurent GBAGBO tout comme une arme de destruction massive pour en finir avec ses opposants et imposer ses vues. En tout cas l’interprétation qu’il en fait et l’utilisation de l’article 48 qu’il envisage va inéluctablement conduire à une dictature qui ne dit pas son nom.

Hugh ! Le grand Chef Laurent Koudou GBAGBO a parlé ! Et bien plus tôt qu’il ne l’avait laissé entendre. Dorénavant les Ivoiriens et la communauté internationale savent sur quel air sera jouée la prochaine partie. Ce sera à coups d’article 48 sous la dictée d’un GBAGBO rayonnant et spartiate.
Après avoir écouté les «Forces vives de la Nation», plus exactement du morceau du pays sous son contrôle, pour ne dire ses partisans, il a tranché dans le vif et comme à son habitude, décidé d’en faire à sa tête, dusse-t-il pour cela renier des engagements qu’il avait pris. On sentait bien qu’il préparait quelque chose comme un coup fourré car le contraire aurait été trop beau pour lui ressembler. En fait, la question était de savoir, pourquoi GBAGBO accepterait-il aujourd’hui ce qu’il avait refusé pratiquement trois années durant ? On a voulu nous faire croire qu’il était d’un nationalisme si sourcilleux qu’il ne voulait rien céder du fait de l’implication de l’ex-puissance colonisatrice accusée d’être derrière la rébellion et l’opposition. Et puisque le nouvel accord était signé en Afrique, de surcroît dans un pays particulièrement sensible à une telle question, l’Afrique du Sud, il s’y plierait de bon cœur. Trop court pour convaincre quand on sait que ce qui est en jeu est bien plus sérieux que quelques caprices intellectualistes à flatter. Pour d’autres il était plus qu’au pied du mur et n’avait pas d’autre choix pour sauver la face que d’accepter la solution proposée, d’autant qu’elle s’appuyait sur la constitution et lui accordait un rôle prépondérant même si par ailleurs on lui a flanqué un surveillant général,en l’occurrence l’ONU.
Dès lors qu’il avait annoncé sa décision de consulter le «peuple» ivoirien, il était clairement apparu que GBAGBO se préparait à torpiller les accords de Pretoria ou, à tout le moins, à ne pas les accepter tels que conclus de commun accord avec les autres protagonistes de la crise. Si on avait craint le pire en écoutant ses «patriotes» à la sortie de ces rencontres, il coupera la poire en deux avec un oui tonitruant sur la question principale, celle de l’acceptation de la candidature à la présidentielle de Allassane Dramane OUATTARA, mais dans le même temps il opposera un niet sec et dit-il définitif sur un point tout aussi important, celui du recensement des électeurs et de l’établissement des cartes électorales en les arrachant à la Commission électorale indépendante pour les confier à une structure dont il a le contrôle, l’Institut national de statistiques. En fait, il donne d’une main et reprend prestement et fermement de l’autre.
En effet, il est connu de tous que les élections se perdent ou se gagnent au moment de l’établissement et de la distribution des cartes d’électeurs. Dans nos contrées qui contrôle ces processus détermine en grande partie l’issue du scrutin. On comprend dès lors pourquoi, partout en Afrique et partout ailleurs, dans les démocraties naissantes les déférents protagonistes des scènes politiques font tout pour être présents et fortement impliqués dès ces moments. Même les sociétés civiles exigent d’être de la partie, se refusant à n’être plus que de simples observateurs de scrutins. C’est dire toute leur importance, ce qui justifie amplement les efforts déployés ici et là pour leur gestion consensuelle. Dans le cas précis de la Côte d’Ivoire, l’établissement des cartes électorales est autrement plus sensible, d’autant qu’il pose le problème de la nationalité, un des points cruciaux à la base de la crise que vit le pays.
Pour être électeur, il faut d’abord être Ivoirien ; une lapalissade. Est-il seulement concevable dans la situation actuelle de la Côte d’Ivoire, d’accorder à un simple institut le droit de décider de la nationalité des uns et des autres. Il nous semble que quelque part on veut jouer avec le feu si on ne prépare pas tout simplement à dessein un clash qui va emporter tout le processus démocratique, ce qui permettrait la mise en œuvre en toute légalité de l’autre annonce forte du discours présidentiel ; celle d’user désormais de la force de l’article 48 pour régler les problèmes majeurs qui surviendraient. C’est là la preuve du génie de GBAGBO : savoir se servir de ses propres faiblesses pour vaincre les autres. Autant dire qu’on n’est pas sorti de l’auberge et que contrairement à ce que d’aucuns pensent, Pretoria n’est pas la suite de Marcoussis, encore moins des multiples Accra qui lui ont succédé. C’est en réalité un nouveau commencement (le n nième). Dieu seul sait où cela nous mènera.
Ainsi, si Marcoussis l’avait dépouillé de la réalité de ses pouvoirs constitutionnels, Pretoria au contraire aura comme donné à Laurent GBAGBO tout comme une arme de destruction massive pour en finir avec ses opposants et imposer ses vues. En tout cas l’interprétation qu’il en fait et l’utilisation de l’article 48 qu’il envisage va inéluctablement conduire à une dictature qui ne dit pas son nom. Une autre différence de fond entre Marcoussis et Pretoria, c’est que pendant que le premier faisait du Premier ministre de transition l’acteur principal du processus de sortie de crise, Pretoria l’ignore royalement. Il ne faudrait donc pas être surpris si GBAGBO décidait de le remercier au profit d’un de ses proches pour verrouiller davantage le processus devant conduire à l’élection du 30 octobre 2005. Tout cela relève non seulement du possible mais on voit mal comment la communauté internationale, particulièrement le négociateur Sud-africain pourrait s’y opposer. Autant dire que GBAGBO a maintenant carte blanche et la voie libre pour se succéder à lui-même. Quand on sait que la manière calamiteuse de parvenir au pouvoir ne l’émeut point, on peut être certain qu’il faudra bien plus que de bonnes intentions pour l’obliger à se soumettre à des élections justes, équitables et libres.
MBEKI a-t-il les moyens de contrôler l’usage de l’article 48 ? Rien n’est moins sûr. Alors, la porte est largement ouverte à tous les excès et il faudra s’attendre à ce que GBAGBO en profite en toute logique. Et comme tous ceux qui l’ont devancé dans le bourbier ivoirien, MBEKI sera lui aussi roulé dans la farine. Cela, sans aucun état d’âme pour le boulanger de service qui a montré plus d’une fois qu’il n’en avait que faire. Le Burkina Faso qui l’a sauvé des griffes du régime Houphouet qui cherchait à lui régler ses comptes est bien placé pour en parler, lui qui est aujourd’hui accusé d’être derrière les rebelles et dont les ressortissants sont pris comme puching ball. Tout comme la France accusée elle aussi de tous les maux alors que n’eût été sa ferme intervention contre les rebelles dès les premiers jours de la crise, ceux-ci auraient pris la capitale et défait le régime. Plus que jamais il faut avoir Gbagbo à l’œil !

Cheick AHMED

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