L'opinion N°406
du 20 au 26 juillet 2005

Etranger

Sénégal - Côte d’Ivoire - Guinée-Bissau

« Mélodies » en sous-sol

La récente actualité au Sénégal, en Côte d’Ivoire et en Guinée-Bissau oblige à dire que certains pays du continent ont ou tentent résolument de tourner le dos à la démocratie qui est pourtant le gage premier du développement.

Abdoulaye Wade du Sénégal

Ce qui se passe actuellement en Guinée-Bissau ne peut surprendre que les observateurs les moins avertis. Alors que le pays s’apprête à vivre le second tour des élections présidentielles, des bruits de bottes et de canon sont venus nous rappeler qu’il vit en équilibre instable au plan politique. La faute à des hommes politiques tous plus boulimiques les uns que les autres et qui n’hésitent pas à instrumentaliser l’armée pour atteindre leurs objectifs. A preuve, alors même que les résultats du premier tour de l’élection présidentielle n’étaient pas connus, Kumba YALLA, ex-président « déflatté » du pays a clamé qu’il remettrait lesdits résultats en cause s’il n’était pas au second tour. Puis, de façon sibylline, il avait laissé entendre qu’une partie de l’armée était avec lui. Comme il n’est pas au second tour et nonobstant l’alliance passée avec son ennemi intime Joao Bernardo VIERA (c’est lui que YALLA avait remplacé à la tête du pays) pour vaincre son autre ennemi Mallam Bacaye SAGNA, on ne peut que voir son ombre derrière ses bruits de bottes. Que ce soit lui ou quelqu’un d’autre (Nino VIERA a aussi ses « gars » dans l’armée) il reste entendu que la Guinée-Bissau, pays pauvre parmi les plus pauvres d’Afrique ne peut que pâtir de cette incurie de ses hommes politiques. L’instabilité politique va devenir chronique et, d’une « diarrhée éternelle », les Bissau-guinéens vont plonger dans une « dysenterie chronique », selon le bon mot d’Ernest N. OUEDRAOGO à Kaya dimanche dernier. Une dysenterie chronique que la Côte d’Ivoire vit depuis le 19 septembre 2002. Une date à laquelle, la crise socio-politique qui couvait depuis « l’ivoirisation des cadres » décrétée à la fin des années 1970 par Houphouët BOIGNY a éclaté du fait d’un nombrilisme devenu insupportable. Depuis, les diverses thérapies se sont révélées vaines jusqu’à la « prise en main » du dossier par le président sud-africain Thabo MBEKI. Après Pretoria II en fin juin dernier, les différents protagonistes dont le président GBAGBO principalement, semblent être revenus à la raison. Un GBAGBO qui a décidé de hâter l’adoption des lois devant permettre la tenue dans les délais constitutionnels de l’élection présidentielle.

WADE « l’infanticide » ?

Loin de traduire sa bonne foi, cet acte du président ivoirien est une fuite en avant comme il les affectionne, pour mieux rebondir en temps opportun. En effet, GBAGBO sait mieux que quiconque que des élections justes et transparentes sont impossibles en Côte d’Ivoire dans le climat délétère actuel. Ivoirité aigue, rupture de confiance entre protagonistes, division du pays en deux, autant d’éléments qui incitent à la réserve. Mais comme l’ONU est pressée de «ficeler » l’affaire et qu’elle veille au grain par le biais de la résolution 1603, autant l’accompagner dans son désir, quitte à se présenter par après comme l’homme de bonne foi, plein de bonne volonté et rejeter la faute sur les autres. Une « tartuferie » politique qu’un homme autrement plus cultivé et jusque-là plus fréquentable que GBAGBO, le président sénégalais Abdoulaye WADE, semble dorénavant faire sienne. Comment comprendre autrement la mise en garde à vue de son ex-Premier ministre, Idrissa SECK pour « tentative d’atteinte à la sûreté de l’Etat » doublée d’un détournement présumé de deniers publics ? Un Idrissa SECK qui depuis, clame son innocence et qui est soutenu par la quasi-totalité de la classe politique de son pays ainsi que de la société civile sénégalaise. En fait, WADE qui n’a pas abdiqué toute ambition de se succéder à lui-même, voit d’un mauvais œil et ce depuis 2004, « l’agitation » politique dont fait montre son ex-dauphin présumé. SECK qui s’est constitué un solide réseau au sein du PDS, apparaît désormais comme le plus sérieux rival de WADE dans la perspective de la présidentielle de 2007. Ce surtout que le PS, l’ex-parti au pouvoir est traversé par des courants contraires depuis le départ du chef historique, Abdou DIOUF. L’avocat-président, franchira-t-il néanmoins la ligne rouge, en « assassinant » politiquement un rival qui était il n’y a guère longtemps son fils ? Ce serait, nonobstant la vérification des griefs faits à SECK, un recul de la démocratie sénégalaise, considérée jusque-là comme un modèle en Afrique. Tristes tropiques.

Par Alpha YAYA

Côte d’Ivoire
GBAGBO face à la pression internationale

Face au calendrier marathon que le Médiateur Sud-Africain Thabo MBEKI a soumis aux protagonistes de la crise ivoirienne dans lequel chaque jour compte et après que le premier acte de cette feuille de route ait été respecté par les FAFN (Forces Armées des Forces Nouvelles), l’ex rébellion et les FANCI (Forces Armées Nationales de Côte d’Ivoire), l’armée régulière ivoirienne, ont convenu d’un chronogramme précis pour le DDR (Désarmement démobilisation réinsertion). La balle se trouve désormais dans le camp des politiques et surtout dans le camp présidentiel qui doit adopter par le biais de l’Assemblée nationale les lois relatives au processus électoral du 30 octobre prochain.

L’homme aura fait durer le suspense jusqu’au bout. En effet, c’était le 15 juillet dernier au plus tard, délai de rigueur, que le président Laurent Koudou GBAGBO devrait faire adopter par l’Assemblée nationale toutes les lois relatives à l’organisation et à la tenue des élections libres, transparentes et ouvertes à tous en octobre prochain dans son pays. Mais face au refus des députés FPI de faire passer ces lois avec à leur tête Mamadou COULIBALY, président de l’Assemblé nationale considéré comme l’un des plus durs du régime et Simone Ehivet GBAGBO épouse du chef de l’Etat ivoirien, connue pour être la marraine des escadrons de la mort qui ont endeuillé plus d’une famille en Côte d’Ivoire, Koudou a donc décidé de contourner ses députés en usant des prérogatives que lui confère l’article 48 de la Constitution ivoirienne, et cela non sans pression de la part de la communauté internationale quelque peu lassée du comportement ô combien versatile du woody(1) de Mama.
La veille d’ailleurs, l’ONU avait interpellé chacun des protagonistes de la crise à respecter ses engagements et conformément aux accords de Prétoriat au risque de mettre cette fois-ci en application les sanctions à l’encontre de tous ceux qui bloquent le processus de paix. Il faut ajouter aussi que bien avant, le président Sud-Africain avait adressé une correspondance à son homologue ivoirien dans laquelle il l’exhortait à prendre ses responsabilités en usant des pouvoirs spéciaux que lui confère l’article 48 de la Constitution de la Côte d’Ivoire si l’Assemblée nationale refuse de faire passer les lois. GBAGBO avait-il le choix alors, lorsqu’il annonçait lors de son speech radio-télévisé à la nation ivoirienne le vendredi 15 juillet 2005 en prenant soin au préalable de rendre un vibrant hommage aux députés de l’Assemblée nationale (sacré GBAGBO !), qu’il promulguait par ordonnance et ce conformément aux dispositions de l’article 48 de la Constitution, toutes les lois sur l’organisation et la tenue des élections du 30 octobre 2005. Pas si sûr au regard de la pression qui s’exerçait sur l’homme. Les lois en question concernent :
- le financement sur fonds publics des partis et groupements politiques et des candidats à l’élection présidentielle du 30 octobre 2005 ;
- l’identification des personnes et le séjour des étrangers en Côte d’Ivoire ;
- la Commission nationale des droits de l’Homme de Côte d’Ivoire (CNDHCI) ;
- la composition, l’organisation, les attributions et le fonctionnement de la Commission électorale indépendante (CEI) ;
- les dispositions spéciales en matière de naturalisation ;
- le code de la nationalité.
Par cet acte, le président ivoirien vient ainsi de donner un coup d’accélérateur au processus de paix et de normalisation en cours actuellement dans son pays ravagé par une guerre civile depuis septembre 2002. Mais ne nous réjouissons pas trop vite, car pour qui connaît le président «boulanger» qui a l’art de rouler ses interlocuteurs dans la farine, il faut d’abord attendre de prendre connaissance du contenu des textes en question. C’est pourquoi l’opposition non-armée ivoirienne regroupée au sein du G7 se félicite de cette décision du chef de l’Etat mais dans le même temps elle s’accorde la possibilité de reconsidérer sa position après avoir pris connaissance des détails des textes promulgués. Pour Alphonse Djédjé MADI, porte parole du G7 qui se prononçait sur les ondes de RFI : «Il est prudent et il faut donc attendre d’avoir le contenu des textes puisque à l’exception des deux textes sur les six auxquels il fait allusion, les quatre autres ne sont pas passés en conseil de gouvernement ou de ministres (…) personne ne sait quel sera exactement le contenu de ce qu’il va signer ou de ce qu’il a signé. C’est pourquoi (…) nous attendons de savoir le contenu des textes avant de réagir quant au fond». C’est donc dire qu’il serait trop tôt de dire «ouf» !

(1) Woody : homme en langue bété ethnie du président ivoirien
Par Claude ROMBA
(stagiaire)

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