L'opinion N°412
du 31 Août au 06 septembre 2005

ACTUALITE

Epidémie de Choléra

Le Pr. Ouango, SG ministère de la Santé fait le point

Apparue dans notre pays depuis le 12 août dernier, l’épidémie de choléra semble difficile à traquer au regard de la courbe épidémiologique qui évolue en dents de scie. De 8 cas au départ avec zéro décès, on a enregistré à la date du lundi 29 août 448 cas avec 8 décès. Autour de cette situation inquiétante, nous avons eu un entretien avec le professeur Jean Gabriel OUANGO secrétaire général du ministère de la Santé qui nous explique les stratégies mises en œuvre pour arrêter définitivement l’épidémie.

Depuis le 12 août dernier, l’épidémie de choléra ne cesse de faire des victimes dans notre pays. Quelle est la situation exacte aujourd’hui ?
Pr. Jean Gabriel OUANGO (JGO) :
Nous sommes aujourd’hui à 448 cas (NDLR, données du lundi 29 août 2005). Il y a eu donc 31 nouveaux cas et zéro décès entre le samedi et le dimanche. Cela veut dire que dans la progression il y a toujours de foyers infectieux notamment au secteur n°17. C’est un secteur où nous avons concentré nos activités, malheureusement nos recherches ne nous ont pas encore permis de découvrir véritablement la source de contamination. Cela peut être lié aux puits parce que dans ce secteur il y a des gens qui utilisent encore les puits sans margelle alors que les eaux de ruissellement peuvent être éventuellement contaminables. Malgré plus de 150 puits chlorés, l’infestation malheureusement continue. Donc nous sommes en train de rechercher véritablement quelle en est l’origine.

Quelle est la tendance actuellement ? Va-t-on vers une recrudescence ou l’extinction de l’épidémie ?
Pr. JGO :
Je dois vous dire que nous avions eu espoir. Comme l’indique la courbe, il y a quelques jours, elle était descendante, nous recrutions de moins en moins de cas. Mais depuis les pluies de samedi, nous nous sommes rendus compte qu’il y a encore eu une recrudescence des cas. C’est la raison pour laquelle, nous soupçonnons fortement les eaux de ruissellement qui pourraient transporter dans les différents puits le vibrion contenu dans les selles que les gens font dans la nature.

Comment se fait la lutte sur le terrain ?
Pr. JGO :
Depuis le début, nous avons installé un comité de crise qui de concert avec un comité national se réunissent de façon régulière et donnent des directives. Les activités sont menées de concert avec la direction régionale de la Santé du Centre, la mairie de Ouagadougou, Médecins sans frontières intervenant à Pissy, la coopération italienne au secteur n°30. La première activité que nous avons faite, c’est la prise en charge des cas qui arrivent. Au secteur n°30 comme à Pissy où nous recensons les cas les plus nombreux, il y a des équipes médicales très rodées et bien fournies en médicaments.
Nous avons même ouvert plusieurs autres sites de traitement à travers la ville de Ouagadougou. Nous avons agi ainsi pour faire en sorte que les gens ne meurent pas. Mais ce que nous faisons aussi, c’est de tout mettre en œuvre pour que les gens n’attrapent pas massivement cette maladie. Le choléra allant à une allure fulgurante, il fallait donc contenir l’expansion de l’infestation. Dans ce sens, nous procédons à la désinfection des cours.
Chaque malade qui arrive dans un lieu de soins, immédiatement une équipe part dans sa concession et procède à la désinfection pour que le reste de la famille ne puisse pas tomber malade.
Une autre action, c’est de sortir des équipes pour stériliser les puits. Nous comptons ainsi chloriser tous les puits.
Malheureusement après la chloration, les problèmes peuvent survenir quand il y a une pluie abondante entraînant la boue et les selles. Mais par delà tout nous envisageons actuellement en collaboration avec la mairie, l’ONEA et le ministère de mettre des citernes d’eau pour servir les populations. On va tenir cet après-midi (lundi 29 août 2005), une réunion pour planifier cet aspect de sorte que pendant cette période, au moins, les gens puissent avoir de l’eau potable. Il faut aussi noter les mesures de sensibilisation. Il y a des voitures équipées de mégaphones qui sillonnent tous les jours les différents quartiers de Ouagadougou surtout ceux qui sont les plus atteints. Les dépliants ont été distribués un peu partout. La presse entière s’investit également dans la sensibilisation.

Toujours est-il que pour certains les messages de sensibilisation ne sont pas assez diffusés dans les médias notamment à la télévision et à la radio nationale. Qu’en est-il ?
Pr. JGO :
Je ne partage pas tout à fait cet avis. D’autant que nous avons élaboré un plan de communication et il y a des équipes qui travaillent en étroite collaboration avec la radio rurale qui semble être la plus écoutée dans les quartiers les plus atteints. Nous privilégions aussi les contacts directs à travers nos campagnes de sensibilisation dans les quartiers. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que nous avons organisé deux conférences de presse sur l’épidémie, il y a eu une séance de l’émission télévisuelle «Santé Mag» entièrement consacrée au choléra. La réalité est qu’on ne peut pas occuper tout le programme de la télévision nationale avec les messages de sensibilisation sur le choléra. Nous avons fait un travail de fond en sorte que ceux qui savent lire aient des supports écrits.
Il y a des radios FM qui parlent beaucoup du choléra. Je pense que la presse nationale et internationale a formidablement réagi face à cette épidémie.

Y a-t-il de nouvelles mesures et quelles pourraient être les prochaines si par malheur le mal se poursuivait ?
Pr. JGO :
Les nouvelles mesures sont beaucoup plus qualitatives. Actuellement, le ministère de la Santé a mis les équipes sur le terrain pour rechercher la source de contamination. C’est bien de prendre en charge, d’éduquer et d’informer les gens mais c’est mieux de réfléchir sur les possibilités de retrouver la source de contamination. Nous nous sommes rendus compte qu’à Ouagadougou, il n’y a que le secteur n°17 qui pourvoit le maximum de malades. Cela signifie que c’est à partir du secteur n°17 que le choléra est partit ailleurs.
Les voyages à partir de Ouagadougou ont occasionné la présence du choléra à Koudougou, Tenkodogo, et Réo. Nous nous interrogeons permannenment sur les sources de contamination. L’équipe de recherche est chargée de faire des prélèvements des puits, et sur un certain nombre d’aliments.
Nous attendons au cours de la semaine, les résultats de la recherche qui vont nous permettre de mieux cibler nos actions. C’est dire que dans la première action, il fallait prévenir et prendre en charge les malades mais maintenant on a décidé d’arrêter l’épidémie. Et pour y parvenir, il faut s’attaquer à sa source. Ce sont là quelques efforts que le ministère fait en ce moment.

Etes-vous satisfait du comportement de votre stratégie de riposte ?
Pr. JGO :
On ne peut jamais être satisfait tant qu’on n’est pas à cas de choléra zéro. C’est la raison pour laquelle à chaque réunion de comité de crise nous revenons sur certains de nos comportements, notre façon d’aborder les différents problèmes. Je ne peux pas être satisfait d’autant que les populations continuent à s’infecter. A la date du dimanche 28 août on a enregistré 31 nouveaux cas. A la veille on a eu 37 nouveaux cas. Ce qui n’est pas bon pour nous. Je ne serai satisfait que lorsque j’aurai zéro cas. Alors tant qu’il y aura un cas au Burkina Faso, je suis en épidémie et je ne peux pas être satisfait lorsque l’épidémie de choléra persiste dans notre pays.o


Le choléra et son histoire


Jadis appelé «Maladie de la peur», le choléra a traversé les âges. C’est une maladie séculaire qui affecte généralement les régions victimes de séismes, d’inondations, de famines, de guerres, etc. Mais aujourd’hui, force est de constater que le vibrion cholérique a changé son mode d’invasion et ses traditionnels foyers d’attaque. Plus aucune zone n’est à l’abri.

Au XIXe siècle, 6 pandémies mondiales parmi lesquelles le choléra causaient la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes en Asie, en Europe et en Amérique, entraînant une terreur jamais égalée. L’humanité, qui fut très affectée par ces fléaux morbides, dû organiser une conférence internationale qui réunit, à Paris, des sommités dès 1851, inaugurant ainsi l’internationalisation des problèmes de santé publique. Le constat était établi que les épidémies suivaient les axes de déplacements de l’homme, par l’intermédiaire des caravanes, du trafic côtier, des navires de commerce… Dans le sillage des armées ou des populations déplacées, lentement d’abord, puis sur le rythme accéléré des routes, voies ferrées et navires à moteur, les maladies épidémiques voyageront à travers le monde. La plaque tournante deviendra très rapidement le centre de pèlerinage de La Mecque. Mais il faudra attendre 1883 pour que soit isolé par le chercheur Koch en Egypte, le germe du choléra, le vibrion cholérique.
De 1923 à 1960 le choléra restera cantonné aux Indes avec de rares incursions en Orient et jusqu’en Egypte en 1947 avec un petit foyer en France. Le vibrion cholérique classique resta le principal agent pathogène. Cependant en 1905 dans une localité de La Mecque appelée Lazaret d’El Tor est découvert un nouveau vibrion longtemps considéré comme anodin. Ce même vibrion est reconnu responsable, déjà en 1937, dans l’archipel indonésien des Célèbes, de choléras authentiques et son potentiel pathogène tardivement admis est aujourd’hui considéré comme égal à celui du vibrion classique.

Un germe sans frontière
L’année 1961 est considérée comme celle au cours de laquelle se mondialisa l’invasion cholérique. Le vibrion El Tor n’est pas étranger à ce fait puisqu’il s’est d’abord répandu dans toute l’Indonésie, l’Extrême-Orient, les Indes où il s’imbrique au vibrion classique. En 1965, il traverse l’Afghanistan et crée un foyer en Iran, puis en Irak en août 1966. Ce foyer moyen-oriental prendra un caractère expansif en 1970 conséquence logique des évènements politiques qui font de ces territoires au voisinage du Canal de Suez une zone de concentration et de brassages humains. Dans sa progression, aucune zone ne sera épargnée. Les premiers pays atteints sont Israël, la Jordanie, la Turquie, l’URSS, la Tchécoslovaquie, etc. Ses répercussions au Nord du Moyen-Orient, et des pays où le contrôle de santé publique était efficace sont restées mineures.
L’Afrique n’a pas échappée à l’invasion puisque l’épidémie a progressé de façon inattendue selon trois axes. Au Nord, à partir de l’Egypte où elle atteint par la suite la Libye, la Tunisie, le Maroc méditerranéen, sans oublier l’Algérie. A l’Est, à partir de la Somalie, elle s’étend en Ethiopie, au Soudan, au Kenya, en Ouganda, au Rwanda, et en Tanzanie. A l’Ouest, le choléra a frappé en moins d’une année tous les pays d’Afrique Occidentale et Centrale progressant le long de la côte à partir de la Guinée (août 1970) jusqu’au Cameroun en mars 1971. Dans sa marche régulière, il frappe de plein fouet le Burkina Faso en 1971 en passant par le Mali en novembre 1970, et le Niger, le Nigeria, le Tchad et la République Centrafricaine en juin 1971. La Mauritanie et le Sénégal seront également dans le collimateur du vibrion dans la même année.
Depuis 1972, la pandémie continue à s’étendre à travers les continents sous forme de brèves flambées épidémiques (Espagne, Portugal, Italie, Comores) où de cas isolés importés (France, Australie, Etats-Unis, Brésil, Grande-Bretagne). En 1976, la maladie est solidement implantée, non seulement dans ses foyers traditionnels, Inde et Asie du Sud-Est, mais aussi en Afrique. L’Afrique de l’Est, et la région des Grands lacs seront durement frappées en 1978, etc. La pandémie est donc totale et persiste actuellement. C’est dire que la résurgence de la maladie ces derniers temps dans notre capitale ne doit guère étonner surtout qu’elle a été annoncée dans des pays voisins comme le Niger, le Mali et plus loin le Sénégal.

Frédéric ILBOUDO

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