| Le
Pr. Ouango, SG ministère de la Santé fait le
point
Apparue
dans notre pays depuis le 12 août dernier, l’épidémie
de choléra semble difficile à traquer au regard
de la courbe épidémiologique qui évolue
en dents de scie. De 8 cas au départ avec zéro
décès, on a enregistré à la date
du lundi 29 août 448 cas avec 8 décès.
Autour de cette situation inquiétante, nous avons eu
un entretien avec le professeur Jean Gabriel OUANGO secrétaire
général du ministère de la Santé
qui nous explique les stratégies mises en œuvre pour
arrêter définitivement l’épidémie.
Depuis le 12 août dernier,
l’épidémie de choléra ne cesse de faire
des victimes dans notre pays. Quelle est la situation exacte
aujourd’hui ?
Pr. Jean Gabriel OUANGO (JGO) : Nous sommes aujourd’hui
à 448 cas (NDLR, données du lundi 29 août
2005). Il y a eu donc 31 nouveaux cas et zéro décès
entre le samedi et le dimanche. Cela veut dire que dans la
progression il y a toujours de foyers infectieux notamment
au secteur n°17. C’est un secteur où nous avons
concentré nos activités, malheureusement nos
recherches ne nous ont pas encore permis de découvrir
véritablement la source de contamination. Cela peut
être lié aux puits parce que dans ce secteur
il y a des gens qui utilisent encore les puits sans margelle
alors que les eaux de ruissellement peuvent être éventuellement
contaminables. Malgré plus de 150 puits chlorés,
l’infestation malheureusement continue. Donc nous sommes en
train de rechercher véritablement quelle en est l’origine.
Quelle est la tendance actuellement
? Va-t-on vers une recrudescence ou l’extinction de l’épidémie
?
Pr. JGO : Je dois vous dire que nous avions eu espoir.
Comme l’indique la courbe, il y a quelques jours, elle était
descendante, nous recrutions de moins en moins de cas. Mais
depuis les pluies de samedi, nous nous sommes rendus compte
qu’il y a encore eu une recrudescence des cas. C’est la raison
pour laquelle, nous soupçonnons fortement les eaux
de ruissellement qui pourraient transporter dans les différents
puits le vibrion contenu dans les selles que les gens font
dans la nature.
Comment se fait la lutte sur le terrain
?
Pr. JGO : Depuis le début, nous avons installé
un comité de crise qui de concert avec un comité
national se réunissent de façon régulière
et donnent des directives. Les activités sont menées
de concert avec la direction régionale de la Santé
du Centre, la mairie de Ouagadougou, Médecins sans
frontières intervenant à Pissy, la coopération
italienne au secteur n°30. La première activité
que nous avons faite, c’est la prise en charge des cas qui
arrivent. Au secteur n°30 comme à Pissy où
nous recensons les cas les plus nombreux, il y a des équipes
médicales très rodées et bien fournies
en médicaments.
Nous avons même ouvert plusieurs autres sites de traitement
à travers la ville de Ouagadougou. Nous avons agi ainsi
pour faire en sorte que les gens ne meurent pas. Mais ce que
nous faisons aussi, c’est de tout mettre en œuvre pour que
les gens n’attrapent pas massivement cette maladie. Le choléra
allant à une allure fulgurante, il fallait donc contenir
l’expansion de l’infestation. Dans ce sens, nous procédons
à la désinfection des cours.
Chaque malade qui arrive dans un lieu de soins, immédiatement
une équipe part dans sa concession et procède
à la désinfection pour que le reste de la famille
ne puisse pas tomber malade.
Une autre action, c’est de sortir des équipes pour
stériliser les puits. Nous comptons ainsi chloriser
tous les puits.
Malheureusement après la chloration, les problèmes
peuvent survenir quand il y a une pluie abondante entraînant
la boue et les selles. Mais par delà tout nous envisageons
actuellement en collaboration avec la mairie, l’ONEA et le
ministère de mettre des citernes d’eau pour servir
les populations. On va tenir cet après-midi (lundi
29 août 2005), une réunion pour planifier cet
aspect de sorte que pendant cette période, au moins,
les gens puissent avoir de l’eau potable. Il faut aussi noter
les mesures de sensibilisation. Il y a des voitures équipées
de mégaphones qui sillonnent tous les jours les différents
quartiers de Ouagadougou surtout ceux qui sont les plus atteints.
Les dépliants ont été distribués
un peu partout. La presse entière s’investit également
dans la sensibilisation.
Toujours est-il que pour certains
les messages de sensibilisation ne sont pas assez diffusés
dans les médias notamment à la télévision
et à la radio nationale. Qu’en est-il ?
Pr. JGO : Je ne partage pas tout à fait cet
avis. D’autant que nous avons élaboré un plan
de communication et il y a des équipes qui travaillent
en étroite collaboration avec la radio rurale qui semble
être la plus écoutée dans les quartiers
les plus atteints. Nous privilégions aussi les contacts
directs à travers nos campagnes de sensibilisation
dans les quartiers. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que
nous avons organisé deux conférences de presse
sur l’épidémie, il y a eu une séance
de l’émission télévisuelle «Santé
Mag» entièrement consacrée au choléra.
La réalité est qu’on ne peut pas occuper tout
le programme de la télévision nationale avec
les messages de sensibilisation sur le choléra. Nous
avons fait un travail de fond en sorte que ceux qui savent
lire aient des supports écrits.
Il y a des radios FM qui parlent beaucoup du choléra.
Je pense que la presse nationale et internationale a formidablement
réagi face à cette épidémie.
Y a-t-il de nouvelles mesures et
quelles pourraient être les prochaines si par malheur
le mal se poursuivait ?
Pr. JGO : Les nouvelles mesures sont beaucoup plus
qualitatives. Actuellement, le ministère de la Santé
a mis les équipes sur le terrain pour rechercher la
source de contamination. C’est bien de prendre en charge,
d’éduquer et d’informer les gens mais c’est mieux de
réfléchir sur les possibilités de retrouver
la source de contamination. Nous nous sommes rendus compte
qu’à Ouagadougou, il n’y a que le secteur n°17
qui pourvoit le maximum de malades. Cela signifie que c’est
à partir du secteur n°17 que le choléra
est partit ailleurs.
Les voyages à partir de Ouagadougou ont occasionné
la présence du choléra à Koudougou, Tenkodogo,
et Réo. Nous nous interrogeons permannenment sur les
sources de contamination. L’équipe de recherche est
chargée de faire des prélèvements des
puits, et sur un certain nombre d’aliments.
Nous attendons au cours de la semaine, les résultats
de la recherche qui vont nous permettre de mieux cibler nos
actions. C’est dire que dans la première action, il
fallait prévenir et prendre en charge les malades mais
maintenant on a décidé d’arrêter l’épidémie.
Et pour y parvenir, il faut s’attaquer à sa source.
Ce sont là quelques efforts que le ministère
fait en ce moment.
Etes-vous satisfait du comportement
de votre stratégie de riposte ?
Pr. JGO : On ne peut jamais être satisfait
tant qu’on n’est pas à cas de choléra zéro.
C’est la raison pour laquelle à chaque réunion
de comité de crise nous revenons sur certains de nos
comportements, notre façon d’aborder les différents
problèmes. Je ne peux pas être satisfait d’autant
que les populations continuent à s’infecter. A la date
du dimanche 28 août on a enregistré 31 nouveaux
cas. A la veille on a eu 37 nouveaux cas. Ce qui n’est pas
bon pour nous. Je ne serai satisfait que lorsque j’aurai zéro
cas. Alors tant qu’il y aura un cas au Burkina Faso, je suis
en épidémie et je ne peux pas être satisfait
lorsque l’épidémie de choléra persiste
dans notre pays.o
Le choléra et son histoire
Jadis appelé «Maladie de
la peur», le choléra a traversé les âges.
C’est une maladie séculaire qui affecte généralement
les régions victimes de séismes, d’inondations,
de famines, de guerres, etc. Mais aujourd’hui, force est de
constater que le vibrion cholérique a changé
son mode d’invasion et ses traditionnels foyers d’attaque.
Plus aucune zone n’est à l’abri.
Au XIXe siècle,
6 pandémies mondiales parmi lesquelles le choléra
causaient la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes
en Asie, en Europe et en Amérique, entraînant
une terreur jamais égalée. L’humanité,
qui fut très affectée par ces fléaux
morbides, dû organiser une conférence internationale
qui réunit, à Paris, des sommités dès
1851, inaugurant ainsi l’internationalisation des problèmes
de santé publique. Le constat était établi
que les épidémies suivaient les axes de déplacements
de l’homme, par l’intermédiaire des caravanes, du trafic
côtier, des navires de commerce… Dans le sillage des
armées ou des populations déplacées,
lentement d’abord, puis sur le rythme accéléré
des routes, voies ferrées et navires à moteur,
les maladies épidémiques voyageront à
travers le monde. La plaque tournante deviendra très
rapidement le centre de pèlerinage de La Mecque. Mais
il faudra attendre 1883 pour que soit isolé par le
chercheur Koch en Egypte, le germe du choléra, le vibrion
cholérique.
De 1923 à 1960 le choléra restera cantonné
aux Indes avec de rares incursions en Orient et jusqu’en Egypte
en 1947 avec un petit foyer en France. Le vibrion cholérique
classique resta le principal agent pathogène. Cependant
en 1905 dans une localité de La Mecque appelée
Lazaret d’El Tor est découvert un nouveau vibrion longtemps
considéré comme anodin. Ce même vibrion
est reconnu responsable, déjà en 1937, dans
l’archipel indonésien des Célèbes, de
choléras authentiques et son potentiel pathogène
tardivement admis est aujourd’hui considéré
comme égal à celui du vibrion classique.
Un germe sans
frontière
L’année 1961 est considérée comme celle
au cours de laquelle se mondialisa l’invasion cholérique.
Le vibrion El Tor n’est pas étranger à ce fait
puisqu’il s’est d’abord répandu dans toute l’Indonésie,
l’Extrême-Orient, les Indes où il s’imbrique
au vibrion classique. En 1965, il traverse l’Afghanistan et
crée un foyer en Iran, puis en Irak en août 1966.
Ce foyer moyen-oriental prendra un caractère expansif
en 1970 conséquence logique des évènements
politiques qui font de ces territoires au voisinage du Canal
de Suez une zone de concentration et de brassages humains.
Dans sa progression, aucune zone ne sera épargnée.
Les premiers pays atteints sont Israël, la Jordanie,
la Turquie, l’URSS, la Tchécoslovaquie, etc. Ses répercussions
au Nord du Moyen-Orient, et des pays où le contrôle
de santé publique était efficace sont restées
mineures.
L’Afrique n’a pas échappée à l’invasion
puisque l’épidémie a progressé de façon
inattendue selon trois axes. Au Nord, à partir de l’Egypte
où elle atteint par la suite la Libye, la Tunisie,
le Maroc méditerranéen, sans oublier l’Algérie.
A l’Est, à partir de la Somalie, elle s’étend
en Ethiopie, au Soudan, au Kenya, en Ouganda, au Rwanda, et
en Tanzanie. A l’Ouest, le choléra a frappé
en moins d’une année tous les pays d’Afrique Occidentale
et Centrale progressant le long de la côte à
partir de la Guinée (août 1970) jusqu’au Cameroun
en mars 1971. Dans sa marche régulière, il frappe
de plein fouet le Burkina Faso en 1971 en passant par le Mali
en novembre 1970, et le Niger, le Nigeria, le Tchad et la
République Centrafricaine en juin 1971. La Mauritanie
et le Sénégal seront également dans le
collimateur du vibrion dans la même année.
Depuis 1972, la pandémie continue à s’étendre
à travers les continents sous forme de brèves
flambées épidémiques (Espagne, Portugal,
Italie, Comores) où de cas isolés importés
(France, Australie, Etats-Unis, Brésil, Grande-Bretagne).
En 1976, la maladie est solidement implantée, non seulement
dans ses foyers traditionnels, Inde et Asie du Sud-Est, mais
aussi en Afrique. L’Afrique de l’Est, et la région
des Grands lacs seront durement frappées en 1978, etc.
La pandémie est donc totale et persiste actuellement.
C’est dire que la résurgence de la maladie ces derniers
temps dans notre capitale ne doit guère étonner
surtout qu’elle a été annoncée dans des
pays voisins comme le Niger, le Mali et plus loin le Sénégal.
Frédéric ILBOUDO
Retour au sommaire
|