| «Les
leaders de l’opposition doivent tirer des leçons de
ce scrutin …»
A
la faveur du 23e sommet Afrique France qui s’est tenu les
3 et 4 décembre 2005 à Bamako dans la capitale
malienne, nous avons saisi l’opportunité pour rencontrer
l’ambassadeur du Burkina résident dans ce pays. Dans
l’entretien qu’il a accepté nous accorder, SEM Mohamed
Sanné TOPAN revient sur le scrutin présidentiel
du 13 novembre 2005, donne son avis sur le plafonnement des
dépenses, et nous parle également de la situation
des Burkinabè dans sa juridiction qui coiffe le Mali,
le Niger et la Guinée Conakry.
Excellence
Monsieur l’Ambassadeur, comment se porte la communauté
burkinabè vivant au Mali ? Que représent-elle
en termes de chiffres, et dans quels domaines d’activités
exercent ces compatriotes ?
S.E. Mohamed Sané TOPAN (M.S.T) : Merci,
nous avons une communauté forte au niveau du Mali.
Je dirai qu’elle est forte et diverse et cela s’explique par
l’histoire. Vous n’ignorez pas que nous avons une histoire
commune avec le Soudan français colonial. De 1932 à
47, une bonne partie du Burkina Faso était rattachée
au Soudan français. Ce qui a amené une installation
des populations sur cette partie du territoire d’alors, notamment
dans la région de Ségou pour la construction
du grand pont de Makala et l’aménagement de l’office
du Niger. Donc, nous constatons une concentration assez forte
des Burkinabè d’origine dans cette partie du Mali.
Il y a bien sûr, pour d’autres raisons, d’autres Burkinabè,
des Voltaïques d’alors, qui s’étaient retrouvés
ici et aujourd’hui nous parlons de Burkinabè et des
Maliens d’origine burkinabè. Je m’explique, parce que
les enfants qui sont nés sur le territoire malien et
qui ont des documents maliens sont des Maliens, mais ils sont
d’origine burkinabè. Ce n’est pas spécifique
au Mali, au Burkina Faso, les Maliens qui sont nés
au Burkina et qui ont des documents burkinabè, sont
des Burkinabè, mais d’origine malienne. C’est pourquoi
je dis que nous avons une communauté forte et diverse.
Vous voulez savoir dans quels domaines d’activité se
déploient ces Burkinabè et ces Maliens d’origine
burkinabè, eh bien, ils sont dans tous les secteurs.
Je vais commencer par l’administration, la haute administration.
Il y a beaucoup de Maliens d’origine burkinabè dans
la haute administration, il y a également dans le secteur
économique de grands opérateurs économiques,
ils ne sont peut-être pas très nombreux, mais
il y a n’en qui sont grands, d’un point de vue de la force
de frappe comme on dit. Il y en a également dans le
petit commerce de tous les jours. Quant vous prenez certains
marchés, les vendeuses de légumes, sont généralement
d’origine burkinabè notamment les Siamous qui occupent
un terrain important.
Il y a également des Burkinabè dans le secteur
de l’élevage, au niveau de la production rizicole…
Au niveau de l’office du Niger, nous avons des groupements
très organisés, très disciplinés,
c’est ce que me disent généralement les autorités
maliennes et ils sont à la hauteur de la tâche
et les objectifs qu’on leur fixe ou qu’ils se fixent sont
généralement bien atteints. Ils sont également
organisés dans des villages. Si je prends par exemple
le village de Goursi ou de Ouahigouya, Tougankoura ou de Bassan,
de Lanfiara, il y a encore des langues burkinabè qui
sont parlées. Vous-mêmes avez des villages entiers
où c’est le mooré qui est parlé ; lorsqu’ils
se marient avec des fils et filles du terroir, ils parlent
le mooré. L’année dernière, la fête
nationale a fait ressortir cela pour mettre en exergue, cette
fraternité séculaire et qui ne fait que se consolider
entre les Burkinabè et les Maliens, toute chose que
nous saluons puisque notre travail consiste à renforcer
ces liens séculaires qui unissent ces deux pays frères
qui sont comme le disait Sekou TOURE les deux poumons d’un
même corps. Pour ce qui concerne leur nombre, nous n’avons
pas de statistiques fiables, mais ils ne sont pas loin du
million ou du million et demi, je n’exagère pas.
Quelles sont
les préoccupations de nos compatriotes au quotidien
dans ce pays et qui vous sont soumises pour traitements ?
M.S.T.: Les préoccupations des Burkinabè
au niveau de la juridiction, cela s’entend Mali, Guinée
Conakry et Niger, sont d’abord d’ordre administratif. C’est
sur le plan des activités consulaires pour délivrer
les cartes consulaires parce que dès qu’on quitte le
pays et qu’on réside dans un autre pays, la pièce
la mieux indiquée, c’est la carte consulaire. Donc
nous nous attelons à délivrer ces pièces
à nos compatriotes. Outre cela, nous délivrons
des actes de naissance, célébrons des mariages
et délivrons d’autres documents administratifs de type
certificat de résidence, ou encore faisons des légalisations,
etc. Sinon, d’un point de vue de la vie courante, lorsqu’il
y a une situation qui nécessite la présence
de l’Ambassade au côté du compatriote, nous avons
toujours diligemment réagi pour l’assister ce qui est
de notre devoir. Il y a des compatriotes indélicats,
ils ne sont pas très nombreux, qui se trouvent incarcérés
; régulièrement, nous leur rendons visite pour
voir leurs conditions d’incarcération. Egalement, lorsqu’ils
sont libérés, nous prenons des dispositions
pour qu’ils regagnent le pays en matière de transport
et d’assistance pour qu’ils arrivent à bon port. Il
y a des cas sociaux qui sont très nombreux qui nous
sont soumis, dans la mesure du possible, avec nos moyens très
limités, nous essayons toujours de trouver des solutions.
Le cas le plus récent, que nous avons traité
le 24 novembre passé, concerne une petite fille que
sa marâtre est venue abandonner à la gare. La
petite désemparée a eu recours à une
radio et c’est la radio qui l’a transportée à
l’Ambassade. Nous avons dû appeler un lycée privé
à Wayalgin (secteur 28 de Ouagadougou) pour vérifier
si cette fille était inscrite. On nous a confirmé
effectivement qu’elle y était inscrite. Il faut souligner
que sa marâtre avait pris tous ses papiers, alors elle
n’avait que sa bonne foi et la langue mooré pour nous
dire qu’elle est Burkinabè.
Nous avons fait le nécessaire pour qu’elle puisse regagner
le pays. Voilà des cas qu’on rencontre. De même,
pour des Burkinabè qui sont de passage, et comme le
sort ne prévient pas, s’ils viennent à perdre
la vie ici, c’est l’ambassade qui se charge (des formalités)
de concert avec la communauté. Ce sont là quelques
cas que je vous expose, mais ce n’est pas ce qui assombrit
la vie parce que nous travaillons en équipe et l’ambiance
est bonne ce qui fait qu’on s’entraide beaucoup et ça
permet de faciliter les choses. Je suis persuadé que
mes collègues de Côte d’Ivoire, du Niger ou du
Ghana rencontrent les mêmes types de problèmes.
C’est pour cela que je profite de l’occasion pour demander
à mes autorités de tutelles de voir le problème
des cas sociaux burkinabè au niveau des pays de la
sous-région ; bien sûr au niveau de toutes les
juridictions mais des pays voisins surtout.
Comment se
portent les relations bilatérales entre le Burkina
Faso et les pays qui sont sous votre juridiction ?
M.S.T. : Franchement, je dirai qu’il s’agit
d’excellentes relations entre le Burkina et le Mali et cela,
sans sourciller. Elles sont excellentes de nos jours et l’ont
toujours été. Nous contribuons donc à
consolider ces relations. Pour ce qui est du cas du Burkina
Faso et du Mali, en 2004, nous avons eu la commission mixte
qui a passé en revue beaucoup de dossiers. Vous savez
que la coopération entre nos deux pays couvre tous
les domaines et quotidiennement, nous enregistrons la présence
de part et d’autre de nos compatriotes soit ils sont en missions,
soit ils sont en voyage d’affaire et cela est très
important entre deux pays. Je dirai que la coopération
va se consolider davantage également avec le Niger
où j’ai présenté mes lettres de créances.
Avec le Niger qui est également un pays voisin, les
relations sont excellentes et elles vont davantage connaître
un essor parce que le Niger vient d’envoyer au Burkina Faso
un consul général, ce qui est déjà
un grand pas et nous oeuvrons aujourd’hui à revoir
une éventuelle tenue d’une commission mixte entre nos
deux pays, car cela fait longtemps qu’elle s’est tenue et
si j’ai bonne mémoire, c’était une et unique
fois. Nous allons donc travailler à mettre sur pied
cette commission, à voir les importants dossiers entre
nos deux pays. Pour la Guinée, je n’ai pas encore présenté
mes lettres de créances, mais j’ai l’agrément.
C’est pour dire qu’il n’y a pas de nuages ; la Guinée
immédiatement a donné son accord pour notre
accréditation, mais il faut d’abord, pour un ambassadeur,
présenter les copies figurées, et les lettres
de créances pour aller sur le terrain et travailler.
Cela permettra de voir dans quelles mesures on peut répondre
certaines choses en matière de commissions mixtes,
en matière de coopération. Dans l’ensemble,
les relations sont bonnes avec la Guinée, il n’y a
donc pas de nuages aujourd’hui entre nos deux pays.
Excellence,
notre pays vient de traverser un scrutin présidentiel,
comment nos compatriotes vivant au Mali ont vécu cet
événement ?
M.S.T. : C’est une question difficile parce
que si je réponds à la place de nos compatriotes,
je ne sais pas si je vais coller à la réalité
puisque, pendant le scrutin, j’étais au Burkina Faso
; je suis revenu le 13. Mais les échos qui me sont
parvenus, parce que je suis resté en contact avec certaines
personnes ressources et mes collaborateurs au niveau de l’ambassade,
c’est qu’à travers la télé, et la RNB
qui sont suivis ici, les gens ont suivi la campagne. Les résultats
ont été très bien accueillis, et c’est
l’occasion pour moi de féliciter l’ensemble des acteurs,
à commencer par les responsables politiques qui ont
été fair-play dans l’ensemble et qui ont également
accueilli les résultats du scrutin sans remue-ménage.
Ce qui est à l’honneur de tous les acteurs du jeu politique
du pays. C’est aussi l’occasion de féliciter l’ensemble
des acteurs institutionnels, et également la presse
qui ont joué un rôle important dans ce processus.
Excellence,
le scrutin était ouvert et très disputé.
Aujourd’hui, des voix s’élèvent pour dire que
les moyens étaient disproportionnés et surtout
en faveur du candidat élu. Votre appréciation
de ces assertions ?
M.S.T. : Par rapport aux moyens dont vous
parlez, je me dis que, lorsqu’on va à un combat, on
doit s’y préparer, et s’armer des moyens dont on dispose.
Parce que les moyens à mon avis son d’ordre multiple,
même si les gens mettent l’accent sur les moyens matériels
et financiers. Mais pour moi, je pense que l’un des moyens
les plus sûrs c’est les ressources humaines. Je crois
que les adversaires du président COMPAORE vont tirer,
à tête reposée, suffisamment de leçons
pour revoir leur stratégie lorsqu’il y a une telle
campagne parce que les moyens financiers et matériels
peuvent compter, mais ils ne sont rien sans les ressources
humaines, une bonne organisation et également si on
n’invite pas ses militants à aller s’inscrire. C’est
pour cela que je crois que pour les prochaines échéances,
ils vont tirer leçons et axer leurs efforts sur ces
valeurs-là parce que ce qui fait la victoire, c’est
d’abord les inscriptions sur les listes électorales
et si vos militants ne se sont pas inscrits, vous ne pouvez
pas espérer remporter un scrutin. Je me dis que, quels
que soient les gadgets qu’on donne, vous n’êtes pas
avec le citoyen dans l’isoloir, il décide en fonction
de sa conscience.
Justement,
Excellence, ces mêmes adversaires souhaitent un plafonnement
des dépenses de campagne. Votre avis !
M.S.T. : Même dans les pays où
c’est plafonné, comment s’effectue le contrôle
? C’est ça. Avons-nous aujourd’hui, tous les moyens
de contrôler ces dépenses-là ? Je me dis
qu’il faut donner du temps au temps, réfléchir
sur la question, peut-être qu’on y parviendra un jour,
mais je crois qu’il faut plutôt prendre des dispositions
soit même, se donner une certaine ligne de conduite
et avoir également quelque chose à proposer
à l’électorat ; c’est ce qui est important et
être sûr qu’on est accepté. Ce qui n’est
pas évident, parce que l’on peut croire qu’on est accepté
et c’est pourquoi je dis que chacun va tirer leçon
de ce scrutin et revoir sa stratégie. Plafonner aujourd’hui,
je ne suis pas sûr que cela puisse résoudre quoi
que ce soit ; d’ailleurs ce n’est pas une panacée.
Quels échos,
Excellence, avez-vous reçu des autorités maliennes
sur le déroulement du scrutin du 13 novembre ?
M.S.T.: Le président Amani Toumani
TOURE a félicité le président Blaise
COMPAORE pour son élection, ce qui est très
significatif et je me dis que le Mali étant un pays
frère et amis, ne peut être que sensible à
ce qui s’est passé dans notre pays. Sans me mettre
à la place des autorités maliennes, je me limite
simplement au message de félicitation qui a été
adressé et qui veut dire beaucoup de choses.
Dans quelques
jours, notre pays va commémorer le 45e anniversaire
de son accession à l’indépendance, comment cela
sera-t-il célébré au niveau du Mali ?
M.S.T. : Comme chaque année, nous allons
célébrer le 45e anniversaire en fonction de
nos possibilités. Cette année, nous n’irons
pas en région, nous allons célébrer l’anniversaire
à l’Ambassade. On souhaite le faire en deux étapes,
d’abord avec la communauté, comme elle est très
importante en mettant l’accent un peu sur les enfants qui
vont certainement se retrouver pour jouer. Tous les Burkinabè
résidant à Bamako et dans les régions
qui le désirent et qui vont faire le déplacementsont
restés ensemble avec nous à l’Ambassade jusqu’à
14 heures. Dans un esprit festif, nous allons prendre un grand
repas familial et l’après midi, nous allons offrir
une réception aux autorités du pays hôte,
ainsi qu’aux autres diplomates accrédités auprès
de ce pays frère. Voilà un peu le schéma
que nous comptons mettre en œuvre pour la commémoration
de notre fête nationale.
Interview réalisée à Bamako
Par Frédéric ILBOUDO
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