L'opinion N°427
du 14 au 20 décembre 2005

ACTUALITE

S.E.M Mohamed Sanné TOPAN Ambassadeur du Burkina au Mali

«Les leaders de l’opposition doivent tirer des leçons de ce scrutin …»

A la faveur du 23e sommet Afrique France qui s’est tenu les 3 et 4 décembre 2005 à Bamako dans la capitale malienne, nous avons saisi l’opportunité pour rencontrer l’ambassadeur du Burkina résident dans ce pays. Dans l’entretien qu’il a accepté nous accorder, SEM Mohamed Sanné TOPAN revient sur le scrutin présidentiel du 13 novembre 2005, donne son avis sur le plafonnement des dépenses, et nous parle également de la situation des Burkinabè dans sa juridiction qui coiffe le Mali, le Niger et la Guinée Conakry.

Excellence Monsieur l’Ambassadeur, comment se porte la communauté burkinabè vivant au Mali ? Que représent-elle en termes de chiffres, et dans quels domaines d’activités exercent ces compatriotes ?
S.E. Mohamed Sané TOPAN (M.S.T) :
Merci, nous avons une communauté forte au niveau du Mali. Je dirai qu’elle est forte et diverse et cela s’explique par l’histoire. Vous n’ignorez pas que nous avons une histoire commune avec le Soudan français colonial. De 1932 à 47, une bonne partie du Burkina Faso était rattachée au Soudan français. Ce qui a amené une installation des populations sur cette partie du territoire d’alors, notamment dans la région de Ségou pour la construction du grand pont de Makala et l’aménagement de l’office du Niger. Donc, nous constatons une concentration assez forte des Burkinabè d’origine dans cette partie du Mali. Il y a bien sûr, pour d’autres raisons, d’autres Burkinabè, des Voltaïques d’alors, qui s’étaient retrouvés ici et aujourd’hui nous parlons de Burkinabè et des Maliens d’origine burkinabè. Je m’explique, parce que les enfants qui sont nés sur le territoire malien et qui ont des documents maliens sont des Maliens, mais ils sont d’origine burkinabè. Ce n’est pas spécifique au Mali, au Burkina Faso, les Maliens qui sont nés au Burkina et qui ont des documents burkinabè, sont des Burkinabè, mais d’origine malienne. C’est pourquoi je dis que nous avons une communauté forte et diverse. Vous voulez savoir dans quels domaines d’activité se déploient ces Burkinabè et ces Maliens d’origine burkinabè, eh bien, ils sont dans tous les secteurs. Je vais commencer par l’administration, la haute administration. Il y a beaucoup de Maliens d’origine burkinabè dans la haute administration, il y a également dans le secteur économique de grands opérateurs économiques, ils ne sont peut-être pas très nombreux, mais il y a n’en qui sont grands, d’un point de vue de la force de frappe comme on dit. Il y en a également dans le petit commerce de tous les jours. Quant vous prenez certains marchés, les vendeuses de légumes, sont généralement d’origine burkinabè notamment les Siamous qui occupent un terrain important.
Il y a également des Burkinabè dans le secteur de l’élevage, au niveau de la production rizicole… Au niveau de l’office du Niger, nous avons des groupements très organisés, très disciplinés, c’est ce que me disent généralement les autorités maliennes et ils sont à la hauteur de la tâche et les objectifs qu’on leur fixe ou qu’ils se fixent sont généralement bien atteints. Ils sont également organisés dans des villages. Si je prends par exemple le village de Goursi ou de Ouahigouya, Tougankoura ou de Bassan, de Lanfiara, il y a encore des langues burkinabè qui sont parlées. Vous-mêmes avez des villages entiers où c’est le mooré qui est parlé ; lorsqu’ils se marient avec des fils et filles du terroir, ils parlent le mooré. L’année dernière, la fête nationale a fait ressortir cela pour mettre en exergue, cette fraternité séculaire et qui ne fait que se consolider entre les Burkinabè et les Maliens, toute chose que nous saluons puisque notre travail consiste à renforcer ces liens séculaires qui unissent ces deux pays frères qui sont comme le disait Sekou TOURE les deux poumons d’un même corps. Pour ce qui concerne leur nombre, nous n’avons pas de statistiques fiables, mais ils ne sont pas loin du million ou du million et demi, je n’exagère pas.

Quelles sont les préoccupations de nos compatriotes au quotidien dans ce pays et qui vous sont soumises pour traitements ?
M.S.T.:
Les préoccupations des Burkinabè au niveau de la juridiction, cela s’entend Mali, Guinée Conakry et Niger, sont d’abord d’ordre administratif. C’est sur le plan des activités consulaires pour délivrer les cartes consulaires parce que dès qu’on quitte le pays et qu’on réside dans un autre pays, la pièce la mieux indiquée, c’est la carte consulaire. Donc nous nous attelons à délivrer ces pièces à nos compatriotes. Outre cela, nous délivrons des actes de naissance, célébrons des mariages et délivrons d’autres documents administratifs de type certificat de résidence, ou encore faisons des légalisations, etc. Sinon, d’un point de vue de la vie courante, lorsqu’il y a une situation qui nécessite la présence de l’Ambassade au côté du compatriote, nous avons toujours diligemment réagi pour l’assister ce qui est de notre devoir. Il y a des compatriotes indélicats, ils ne sont pas très nombreux, qui se trouvent incarcérés ; régulièrement, nous leur rendons visite pour voir leurs conditions d’incarcération. Egalement, lorsqu’ils sont libérés, nous prenons des dispositions pour qu’ils regagnent le pays en matière de transport et d’assistance pour qu’ils arrivent à bon port. Il y a des cas sociaux qui sont très nombreux qui nous sont soumis, dans la mesure du possible, avec nos moyens très limités, nous essayons toujours de trouver des solutions. Le cas le plus récent, que nous avons traité le 24 novembre passé, concerne une petite fille que sa marâtre est venue abandonner à la gare. La petite désemparée a eu recours à une radio et c’est la radio qui l’a transportée à l’Ambassade. Nous avons dû appeler un lycée privé à Wayalgin (secteur 28 de Ouagadougou) pour vérifier si cette fille était inscrite. On nous a confirmé effectivement qu’elle y était inscrite. Il faut souligner que sa marâtre avait pris tous ses papiers, alors elle n’avait que sa bonne foi et la langue mooré pour nous dire qu’elle est Burkinabè.
Nous avons fait le nécessaire pour qu’elle puisse regagner le pays. Voilà des cas qu’on rencontre. De même, pour des Burkinabè qui sont de passage, et comme le sort ne prévient pas, s’ils viennent à perdre la vie ici, c’est l’ambassade qui se charge (des formalités) de concert avec la communauté. Ce sont là quelques cas que je vous expose, mais ce n’est pas ce qui assombrit la vie parce que nous travaillons en équipe et l’ambiance est bonne ce qui fait qu’on s’entraide beaucoup et ça permet de faciliter les choses. Je suis persuadé que mes collègues de Côte d’Ivoire, du Niger ou du Ghana rencontrent les mêmes types de problèmes. C’est pour cela que je profite de l’occasion pour demander à mes autorités de tutelles de voir le problème des cas sociaux burkinabè au niveau des pays de la sous-région ; bien sûr au niveau de toutes les juridictions mais des pays voisins surtout.

Comment se portent les relations bilatérales entre le Burkina Faso et les pays qui sont sous votre juridiction ?
M.S.T. :
Franchement, je dirai qu’il s’agit d’excellentes relations entre le Burkina et le Mali et cela, sans sourciller. Elles sont excellentes de nos jours et l’ont toujours été. Nous contribuons donc à consolider ces relations. Pour ce qui est du cas du Burkina Faso et du Mali, en 2004, nous avons eu la commission mixte qui a passé en revue beaucoup de dossiers. Vous savez que la coopération entre nos deux pays couvre tous les domaines et quotidiennement, nous enregistrons la présence de part et d’autre de nos compatriotes soit ils sont en missions, soit ils sont en voyage d’affaire et cela est très important entre deux pays. Je dirai que la coopération va se consolider davantage également avec le Niger où j’ai présenté mes lettres de créances. Avec le Niger qui est également un pays voisin, les relations sont excellentes et elles vont davantage connaître un essor parce que le Niger vient d’envoyer au Burkina Faso un consul général, ce qui est déjà un grand pas et nous oeuvrons aujourd’hui à revoir une éventuelle tenue d’une commission mixte entre nos deux pays, car cela fait longtemps qu’elle s’est tenue et si j’ai bonne mémoire, c’était une et unique fois. Nous allons donc travailler à mettre sur pied cette commission, à voir les importants dossiers entre nos deux pays. Pour la Guinée, je n’ai pas encore présenté mes lettres de créances, mais j’ai l’agrément. C’est pour dire qu’il n’y a pas de nuages ; la Guinée immédiatement a donné son accord pour notre accréditation, mais il faut d’abord, pour un ambassadeur, présenter les copies figurées, et les lettres de créances pour aller sur le terrain et travailler. Cela permettra de voir dans quelles mesures on peut répondre certaines choses en matière de commissions mixtes, en matière de coopération. Dans l’ensemble, les relations sont bonnes avec la Guinée, il n’y a donc pas de nuages aujourd’hui entre nos deux pays.

Excellence, notre pays vient de traverser un scrutin présidentiel, comment nos compatriotes vivant au Mali ont vécu cet événement ?
M.S.T. :
C’est une question difficile parce que si je réponds à la place de nos compatriotes, je ne sais pas si je vais coller à la réalité puisque, pendant le scrutin, j’étais au Burkina Faso ; je suis revenu le 13. Mais les échos qui me sont parvenus, parce que je suis resté en contact avec certaines personnes ressources et mes collaborateurs au niveau de l’ambassade, c’est qu’à travers la télé, et la RNB qui sont suivis ici, les gens ont suivi la campagne. Les résultats ont été très bien accueillis, et c’est l’occasion pour moi de féliciter l’ensemble des acteurs, à commencer par les responsables politiques qui ont été fair-play dans l’ensemble et qui ont également accueilli les résultats du scrutin sans remue-ménage. Ce qui est à l’honneur de tous les acteurs du jeu politique du pays. C’est aussi l’occasion de féliciter l’ensemble des acteurs institutionnels, et également la presse qui ont joué un rôle important dans ce processus.

Excellence, le scrutin était ouvert et très disputé. Aujourd’hui, des voix s’élèvent pour dire que les moyens étaient disproportionnés et surtout en faveur du candidat élu. Votre appréciation de ces assertions ?
M.S.T. :
Par rapport aux moyens dont vous parlez, je me dis que, lorsqu’on va à un combat, on doit s’y préparer, et s’armer des moyens dont on dispose. Parce que les moyens à mon avis son d’ordre multiple, même si les gens mettent l’accent sur les moyens matériels et financiers. Mais pour moi, je pense que l’un des moyens les plus sûrs c’est les ressources humaines. Je crois que les adversaires du président COMPAORE vont tirer, à tête reposée, suffisamment de leçons pour revoir leur stratégie lorsqu’il y a une telle campagne parce que les moyens financiers et matériels peuvent compter, mais ils ne sont rien sans les ressources humaines, une bonne organisation et également si on n’invite pas ses militants à aller s’inscrire. C’est pour cela que je crois que pour les prochaines échéances, ils vont tirer leçons et axer leurs efforts sur ces valeurs-là parce que ce qui fait la victoire, c’est d’abord les inscriptions sur les listes électorales et si vos militants ne se sont pas inscrits, vous ne pouvez pas espérer remporter un scrutin. Je me dis que, quels que soient les gadgets qu’on donne, vous n’êtes pas avec le citoyen dans l’isoloir, il décide en fonction de sa conscience.

Justement, Excellence, ces mêmes adversaires souhaitent un plafonnement des dépenses de campagne. Votre avis !
M.S.T. :
Même dans les pays où c’est plafonné, comment s’effectue le contrôle ? C’est ça. Avons-nous aujourd’hui, tous les moyens de contrôler ces dépenses-là ? Je me dis qu’il faut donner du temps au temps, réfléchir sur la question, peut-être qu’on y parviendra un jour, mais je crois qu’il faut plutôt prendre des dispositions soit même, se donner une certaine ligne de conduite et avoir également quelque chose à proposer à l’électorat ; c’est ce qui est important et être sûr qu’on est accepté. Ce qui n’est pas évident, parce que l’on peut croire qu’on est accepté et c’est pourquoi je dis que chacun va tirer leçon de ce scrutin et revoir sa stratégie. Plafonner aujourd’hui, je ne suis pas sûr que cela puisse résoudre quoi que ce soit ; d’ailleurs ce n’est pas une panacée.

Quels échos, Excellence, avez-vous reçu des autorités maliennes sur le déroulement du scrutin du 13 novembre ?
M.S.T.:
Le président Amani Toumani TOURE a félicité le président Blaise COMPAORE pour son élection, ce qui est très significatif et je me dis que le Mali étant un pays frère et amis, ne peut être que sensible à ce qui s’est passé dans notre pays. Sans me mettre à la place des autorités maliennes, je me limite simplement au message de félicitation qui a été adressé et qui veut dire beaucoup de choses.

Dans quelques jours, notre pays va commémorer le 45e anniversaire de son accession à l’indépendance, comment cela sera-t-il célébré au niveau du Mali ?
M.S.T. :
Comme chaque année, nous allons célébrer le 45e anniversaire en fonction de nos possibilités. Cette année, nous n’irons pas en région, nous allons célébrer l’anniversaire à l’Ambassade. On souhaite le faire en deux étapes, d’abord avec la communauté, comme elle est très importante en mettant l’accent un peu sur les enfants qui vont certainement se retrouver pour jouer. Tous les Burkinabè résidant à Bamako et dans les régions qui le désirent et qui vont faire le déplacementsont restés ensemble avec nous à l’Ambassade jusqu’à 14 heures. Dans un esprit festif, nous allons prendre un grand repas familial et l’après midi, nous allons offrir une réception aux autorités du pays hôte, ainsi qu’aux autres diplomates accrédités auprès de ce pays frère. Voilà un peu le schéma que nous comptons mettre en œuvre pour la commémoration de notre fête nationale.
Interview réalisée à Bamako
Par Frédéric ILBOUDO

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