L'opinion N°441
du 22 au 28 mars 2006

Dossier

Nomadisme politique au Burkina

Ces temps-ci, des organisations de la Société civile s’intéressent à l’actualité politique notamment sur des sujets comme le nomadisme ou transhumance politique, la limitation des partis et les candidatures indépendantes. Si le Centre d’études et de recherche sur les pratiques de la démocratie (CERPRADE) aux détours d’un atelier sur «l’état des lieux de la démocratie au Burkina Faso» a lancé son ballon de sonde sur les questions du nomadisme et de la limitation des partis politiques, un collectif des centrales syndicales a, lui, réclamé par voie de presse des candidatures indépendantes pour les élections locales.
Ces questions politiques qui préoccupent la société civile sont perçues dans des milieux politiques comme une dynamique politique. Nous nous intéressons donc cette semaine à ces sujets mettant en contraste société civile et classe politique en nous interrogeant sur les causes et conséquences du phénomène du nomadisme tout en étalant les points de vue des hommes politiques, à qui revient en premier lieu la charge d’animer la vie politique nationale sur des questions aussi délicates les intéressant.
Drissa TRAORE

Un phénomène transversal

Depuis le renouveau du multipartisme en 1991, la classe politique burkinabè est chaque fois secouée par le nomadisme de ses acteurs. Si au début les clashs s’opéraient dans les rangs de l’opposition au profit du parti au pouvoir ou des partis de la mouvance présidentielle, on constate de nos jours que tous les bords politiques subissent le phénomène.

Si au Burkina Faso indépendant, le nomadisme politique remonterait à la deuxième République dans les années 1970 avec la démission de Moussa KARGOUGOOU du RDA pour former les «Indépendants de Kaya », d’illustres précédents ont eu lieu juste avant l’autodétermination du pays. On a souvenance que pour mieux installer son hégémonie, le RDA (l’ancêtre) a dû débaucher des personnages qui complaient dans d’autres formations politiques. Ainsi, on sait que le Duc du Yatenga, M. Gérard Kango OUEDRAOGO n’a pas toujours été de la famille puisqu’il était venu du MDV (Mouvement démocratique Voltaïque). Le RDA, l’ogre de l’époque a aussi saigné les rangs des partis comme le PRA de Nazi BONI et le MLN de KI-ZERBO. C’est donc dire que le nomadisme politique au Faso a une histoire. Alors, sont arrivées les années 1978, avec l’affaire Jules BATIONO du RDA. Après les législatives de 1978, une majorité parlementaire avait du mal à se dégager à la représentation nationale. Un débat politicojuridique avait cours avec cette question de la « majorité relative plus un ». Le RDA, parti majoritaire, pour avoir une emprise sur l’Assemblée nationale a donc dû débaucher un député en la personne de M. Jules BATIONO de l’UNDD (originale) ; ce qui a fait à l’époque grand bruit et a été l’un des faits politiques marquants de la IIIe République.
Depuis 1991, avec l’instauration du multipartisme, on assiste à une recrudescence du phénomène dit de nomadisme politique. C’est une figure emblématique de la scène politique, le Pr. Joseph KI-ZERBO qui semble le premier à taper dans la fourmilière. On a en mémoire la démission de ce dernier de la CNPP pour créer le PDP. Ce faux bond (selon ses camarades de la CNPP de l’époque) a longtemps alimenté les débats sur le nomadisme politique dans notre pays. Mais cet acte n’était que le début d’un long feuilleton d’un phénomène qui va permanemment agiter la scène politique, voire dominer l’actualité politique.
A mesure que la classe politique fait sa mue, le nomadisme se répand. Les grandes vagues de nomadismes se font généralement à l’occurrence des regroupements en pôles politiques ou des élections. La naissance du CDP par exemple, donnant lieu au départ du Pr. Joseph KI ZERBO de la CNPP, a provoqué un mouvement de militants dont les partis ont fusionné vers d’autres formations politiques. Il en a été de même quand l’ADF et le RDA ont décidé de fusionner.
Le nomadisme a véritablement pris de l’ampleur à partir de 1997 après les premières expériences de la présidentielle, des législatives et des municipales. Ces différents scrutins ont fini par donner réellement goût à la gestion des affaires. Les gens ont commencé à se convaincre après ces expériences que la politique pouvait nourrir son homme. Et les positionnements sur les listes électorales sont devenus des brandons de discorde dans les états-majors des partis politiques, déterminent de la sédentarisation ou du départ de certains potentats. La conséquence de cette sorte de danse du ventre ou de l’inconséquence des acteurs politiques est la profusion des partis de la mouvance présidentielle et d’opposition. Les formations politiques poussent comme par bouturage, une saute d’humeur, des intérêts menacés …et voilà l’autre qui se sent rassembleur, préférer rassembler autour et pour sa propre personne.
Les Sankaristes ont fait entre temps l’actualité du nomadisme. Cyril GOUNGOUNGA quittant le CDP, Emile PARE démissionnant du PDP/PS, Hermann YAMEOGO abandonnant l’ADF/RDA à la tête de laquelle il a été décagnoté, etc. La liste est loin d’être exhaustive surtout si on y ajoute le menu fretin des militants dits de base qui vont et viennent en fonction des largesses de ceux qui ont besoin de leurs services.
Auparavant, c’est au sein de l’opposition que le nomadisme était courant à cause des conjonctures politiques notamment. Actuellement, le parti au pouvoir connaît de plus en plus le phénomène surtout à l’orée des scrutins. S’il fut, un moment donné, un épiphénomène, la démission récente du maire central de Bobo, Célestin KOUSSOUBE, du CDP pour l’ADF/RDA réveille encore les débats sur le nomadisme dont certains en appellent à la réglementation. Mais quel sens aura encore la politique si l’on n’est plus libre de quitter un parti qui ne répond plus à ses aspirations ?
Drissa TRAORE

La faute aux chefs de partis

Rentré dans les mœurs politiques burkinabè en novembre 1957 avec le «retournement de veste» de Maurice YAMEOGO qui permit à Daniel Ouézzin COULIBALY de conserver son «trône» face à la fronde du Mouvement démocratique voltaïque (MDV) de Gérard Kango OUEDRAOGO, le nomadisme politique n’a cessé de prospérer depuis au Burkina. La faute en revient principalement aux partis politiques qui n’ont pas su ou pu éduquer et conscientiser leurs militants.

Un parti politique on ne le dira jamais assez, c’est avant tout un programme. C’est sur la base de cette plate-forme programmatique que l’on doit s’y engager pour peu que l’on ait soi-même conscience de cette réalité et que l’on veut la mettre en application sur le terrain. Malheureusement au Burkina Faso, il n’en est rien, l’engagement militant (?) se faisant bien souvent sur la base des intérêts personnels. Dès lors que ceux-ci sont «bafoués», l’on préfère aller «voir ailleurs».
Dans cette attente, on s’accroche aussi longtemps que possible aux strapontins et dès l’instant qu’il n’y a plus rien à gagner, on migre vers d’autres partis. Cette situation, nous l’avons dit, est favorisée par la pratique de nos partis politiques pour deux raisons essentielles. Premièrement, leur mauvaise implantation au sein des masses qui les poussent à s’adonner à des polémiques stériles, alors que les intérêts des populations sont ailleurs. On en a actuellement une illustration avec tout le débat suscité par les multiples reports des élections municipales et qui mettent la classe politique en ébullition.
Municipales ou pas, ce ne sont pas les populations de Falagountou ou de Didyr qui s’en plaindront, même si les municipales vont les amener à prendre leur destin en mains. Le plus important pour lesdites populations c’est l’amélioration de leurs conditions de vie, et des élections bâclées sont le gage certain qu’il n’en sera pas ainsi.
En monopolisant le débat, les partis politiques prouvent qu’ils font peu de cas de ces préoccupations du «pays réel» qui jusque-là est gardé en marge.
Il y a comme une urgence pour nos politiques à gagner ce combat de «l’imprégnation» avant de prétendre parler au nom du peuple. C’est du reste le drame de toutes les petites bourgeoisies africaines qui ont trouvé dans cette mise à l’écart des masses, un moyen commode de «bouffer» sur leur dos.
Le premier mal de l’Afrique se trouve là, plutôt qu’à Washington avec un FMI voué aux gémonies alors qu’il n’a demandé à personne de venir le voir.
Deuxième raison du nomadisme, le procédé de cooptation pour désigner les candidats à des postes électifs sur la base de leur notoriété. Parachutés, ces «militants influents» n’ont rien à faire d’une quelconque discipline du parti, dès que leurs intérêts sont menacés. KOUSSOUBE (le maire de Bobo-Dioulasso) qui quitte le CDP sur un coup de tête, est l’illustration parfaite de ces «gourous» «indisciplinés».
Ambitions insatisfaites, rancunes personnelles, absence de culture militante, le nomadisme a de beaux jours devant lui ici, au Faso. Ce d’autant que les honorables députés ont refusé en 2001, un projet de loi dont la substance disait que «tout titulaire d’un mandat électif qui démissionne de l’organisation ou du parti politique sur la liste duquel il a été élu perd d’office le bénéfice de son mandat». C’est tout dire.o

Par Alpha YAYA

Faut-il légiférer ?

Roch Marc Christian KABORE, président de l'Assemblée nationale, président du CDP

Le nomadisme politique est un des comportements sur la scène politique le plus décrié et qui fait jaser tout le monde en ce moment. La plupart des Burkinabé le perçoivent comme quelque chose de pernicieux et négatif dont l’existence ne permet pas une saine pratique de la politique encore moins de la démocratie. Tous sont unanimes sur le fait qu’il faudrait nécessairement y trouver une solution. Cependant sur les moyens de combattre le phénomène, notamment en ce qui concerne la prise d’une loi anti-nomadisme politique, les opinions sont divergentes.

D’un coté, il y a ceux qu’on pourrait qualifier de partisans de la loi contre le nomadisme qui voient comme la solution ultime, la réglementation au moyen d’une loi spécifique. De l’autre, il y a ceux qu’on pourrait à juste titre nommer les « opposants » à cette idée qui pensent plutôt que la loi n’est pas la solution de peur que celle-ci ne porte gravement préjudice à l’exercice des droits démocratiques.
Prenant se faisant le contre-pied de certains analystes qui, sans mesurer les effets pervers d’une telle approche juridique de la question, y souscrivent, la plupart du temps en prenant pour référence plusieurs pays de la sous-région disposant de lois antinomadisme politique dans leurs textes fondamentaux ou ordinaires. En particulier, le Niger où l’article 69 alinéa 5 à 6 de sa Constitution stipule dans ce sens que : « pendant la législature, les députés ne peuvent pas démissionner des groupes parlementaires dans lesquels ils sont inscrits soit à titre individuel, soit au titre de leurs partis politiques. Tout député qui démissionne ou qui est exclu de son parti politique au cours de la législature, est remplacé à l’Assemblée nationale par son suppléant ». Certains projets de loi pour éviter de confiner la réglementation du nomadisme au seul niveau parlementaire étaient allés au delà pour prendre en compte tous les élus en général (maires, conseillers municipaux etc.) C’est l’exemple d’une disposition du projet de loi portant charte des partis politiques au Bénin adopté le 24 juillet 2001 et cassé peu après seulement le 27 août de la même année par la Cour constitutionnelle.
Celle-ci disposait que : « tout élu à un mandat représentatif sous la bannière d’un parti politique qui vient à en démissionner en cours de mandat pour quelque motif que ce soit, perd son siège au sein de l’institution concernée. Il est immédiatement remplacé par son suppléant ».
Ces quelques cas de figures montrent ce que les « partisans » de la loi anti-nomadisme attendent en terme de retombées politiques, éthiques et morales au cas où elle viendrait à être effective. C’est à dire arriver à ce que désormais tout élu qui démissionne ou qui est exclu de son parti politique ou en d’autres situations, perde le mandat au profit de son suppléant. Chose que voient d’un mauvais œil les opposants à la loi antinomadisme qui, doutant des vertus de celle-ci et tenant compte de la fragilité de notre système partisan, pensent qu’elle comporterait des conséquences désastreuses pour la démocratie. Pour cela, ceux-ci estiment que la première des conséquences qui pourraient naître de la loi antinomadisme politique, se situe au plan légal et pourrait créer un précédent juridique. A savoir, son incidence sur le caractère non impératif du mandat ainsi que préconisé par le texte. Autrement dit, un député n’aurait plus la latitude de faire un choix politique libre et autonome, d’assumer en toute indépendance de pensée son mandat au nom du peuple sans courir le risque d’être déchu de sa qualité de député. Or le député une fois élu devient un représentant du peuple entier, agissant dans l’intérêt commun national et non uniquement pour ses électeurs. Est- ce donc normal que celui-ci soit astreint à agir dans les frontières tracées par son parti ou son groupe parlementaire, que ces derniers au cours d’une mandature fassent des options politiques préjudiciables au bien de la nation ? En ce moment donc, le mandat du député devient alors impératif ce qui est une violation des dispositions légales en la matière entraînant de facto la restriction de la liberté d’opinion, d’esprit et de choix de l’élu parlementaire pour ne prendre que lui. La deuxième conséquence morale. En effet, les partis politiques burkinabé dans leur ensemble connaissent d’énormes difficultés de nature diverse ; on peut citer par exemple en lieu et place d’un vrai recrutement, la gestion « partrimonialiste » et opaque des premiers responsables ainsi que la promotion anarchique (népotisme) des militants. Car, sont légion, les cas où des militants arrivés à la dernière heure ont été parachutés à la place voulue par le « maître » (positionnement sur les listes de candidatures) contre toute logique de respect du mérite et de la progression normale à travers les structures de la base vers le sommet. Ces travers contribuent à rendre l’environnement partisan plus complexe et problématique. Aussi, l’avènement la loi anti-nomadisme dans ces conditions, pourraient exposer la scène politique à une instabilité chronique. Parce que d’une part, les premiers responsables des partis possédant le pouvoir absolu de décision pourraient en user à dessein. Et ce serait d’abord la voie ouverte à l’exclusion abusive (ou push) des élus par les présidents de partis pour un oui ou pour un non au profit d’un suppléant qui ferait mieux leur affaire. Et ensuite, la naissance et l’exacerbation de l’adversité et des complots pour la succession entre titulaire et suppléant d’un poste électif. Ainsi, la survie des élus à leur poste serait assujettie non seulement au bon vouloir de l’oligarchie régnante dans les partis qui les ont promus mais également au combat permanent contre les suppléants. En conséquence, si l’élu démissionnaire ou exclu devait perdre le mandat au profit de son parti et de son suppléant, il faudrait dorénavant s’attendre à une valse incontrôlable de différentes personnes à un même poste. Cela à coup sûr ne renforcerait en aucune manière la stabilité d’aucune institution qui en subirait les effets. Si bien qu’elle en serait diminuée dans ses capacités d’action et son efficacité.

Par Op. YAMBA

Militantisme en péril


Militantisme où es-tu ? Telle est la question que l’on peut se poser à bien observer le comportement quotidien de nos «militants» des partis politiques au Faso. D’ailleurs l’éthymologie du mot selon les lexiques permet-elle de «baptiser» ainsi cette horde ou cohorte d’individus souvent politiquement incultes qui intègrent les partis ? En tout cas, selon le petit Larousse, le militant, c’est celui qui lutte, qui combat pour une idée, une opinion, un programme, un parti. Si cette définition est sans équivoque, alors un néologisme de création burkinabè serait nécessaire pour désigner nombre de nos «militants». L’opinion publique s’est déjà fait sa religion sur la question du militantisme au Faso d’où cette notion de «mangécratie» qu’elle a intégrée à son vocable et qui caractérise la vision qu’elle a du monde politique contemporain. Du reste, les acteurs-mêmes de ce monde ne jouent pas à l’autruche puisque le militantisme à la sauce du moment est devenu phénomène qui force une place dans l’arbitrage du jeu politique. Des expressions du genre «Programme de développement personnel (PDP)» sont significatives à plus d’un titre. Alors, l’adhésion à un parti est souvent conditionnée par des questions de «feuilles» ou de postes. On adhère à un parti dans l’espoir de s’ouvrir des portes pour une vie meilleure. Comment expliquer ce fait qui contribue sans doute à accentuer ce que Me SANKARA a appelé la «crise des idéologies» ? En réalité, la politique, pour les populations, a perdu ses lettres de noblesse, les responsables politiques étant loin d’être de bons exemples. Si le leader, par ses pratiques déloyales, souvent mafieuses et déroutantes n’honore pas le parti, qu’en sera-t-il des militants sur lesquels il faut compter ? Doivent-ils comme des moutons de Panurge suivre aveuglement un homme ou des hommes qui se bâtissent leur paradis sur leur dos ? Comme ils (les militants) le disent eux-mêmes, personne ne boit l’eau par les narines et tout le monde aime le «fèfè». Ou le «projet» est collectif ou il ne l’est pas et chacun se cherche.

Un jeu politique des plus grugeants
Ils ne le disent pas ouvertement, mais beaucoup de nos leaders politiques créent leur parti dont ils font leur chose pour simplement élever leur côté «marchande» sur l’échiquier politique. Aux bouts des courses, l’objectif demeure la recherche de postes politiques ou administratifs dits «juteux». Ainsi, la lecture des ambitions des uns et des autres a édifié le «militant» qui n’entend pas militer pour rien. Les exemples foisonnent au Burkina Faso. Si l’argent et les postes n’expliquent pas le péril du militantisme politique dans notre pays, on comprend difficilement, le fait que pour un oui ou pour un non, pour n’avoir pas par exemple été retenu sur une liste électorale, on décide de quitter son parti. Le «destin» qu’on veut se forger devient la monnaie d’échange pour son maintien au sein du parti. Conséquence, le parti qui n’a pas les moyens, qui n’a pas la possibilité d’ouvrir des portes aux adhérents, malgré ses bonnes idées, son programme se trouvera toujours en train de compter et recompter ses militants sur le bout des doigts. Le trop plein de «militants» au CDP par exemple est loin d’être le signe d’un «dynamisme militant» qui suppose que tous ceux et celles qui y sont, le sont par conviction. Bien au contraire, parti au pouvoir, ils sont nombreux ceux qui y sont «dans l’espoir d’une suite favorable», c’est-à-dire dans l’espoir qu’un jour le parti fera le «geste» (un poste ou de l’argent). Si un jour le CDP se retrouvait dans l’opposition, ce sera le sauve qui peut. Pour ça, on peut être sûr ! c’est donc dire que les partillons d’aujourd’hui n’ont pas à rougir. Ils ne rongeront pas éternellement leur frein en vain pour peu qu’ils aient la patience d’attendre. Le flux et le reflux de militants ne s’arrêteront pas de si tôt, à moins que…

Un passage clouté mais indispensable pour la Démocratie
Dans un pays où la majorité est analphabète, où la pitance quotidienne est rare, ce n’est vraiment pas étonnant que la politique soit ce jeu de «à malin, malin et demi», autrement dit, de tromperie mutuelle. Il n’est que normal que chacun veuille tirer profit pour sa personne de ce jeu ; voilà pourquoi on ne peut blâmer ces pauvres populations que certains taxent d’achetées, que de simples tee-shirts, des pagnes ou des gadgets qui souvent ne leur servent même pas décident de voter pour tel ou tel parti. C’est vrai, le militantisme politique est en péril. Mais il ne faudrait surtout pas perdre espoir au regard de la jeunesse de notre démocratie. L’éducation, la formation politique et civique doivent guider les partis politiques afin que la donne change. Ainsi, le temps viendra où l’on votera par conviction, le temps viendra où un tee-shirt ne pourra pas faire peser la balance, parce qu’il y aura des militants au sens noble du terme et parce que la politique aura retrouvé ses lettres. Pour cela, chacun doit convenablement jouer sa partition. Les partis politiques en premier lieu. L’article 13 de la loi fondamentale donne quitus aux formations politiques pour l’animation, la formation et l’éducation politique des citoyens. Cela compris et appliqué, la donne peut changer. Des efforts doivent donc être faits dans ce sens par les différents acteurs. «Il n’y a pas d’efforts inutiles, Sisyphe se faisait des muscles» disait Roger CAILLOIS. Sans efforts des différents acteurs pour que la donne change, pour que le militantisme politique ait vraiment un sens dans notre pays, on finira par croire avec Jean MISTLER que : «La politique est l’ensemble des procédés par lesquels des hommes sans prévoyance mènent des hommes sans mémoire». Les hommes politiques doivent donc œuvrer à ne pas lui donner raison.
Par Ben Alex Béogo

Achille TAPSOBA et Blaise KYELEM du CDP, Me Stanislas B. SANKARA de l’UNIR/MS, Soumane TOURE du PAI, Cyril GOUNGOUNGA de l’ADF/RDA sont autant de personnalités politiques que nous avons pu rencontrer pour recueillir leur opinion sur les sujets du nomadisme, la limitation des partis et les candidatures indépendantes. Ces acteurs politiques de premier plan, de façon générale, ne vont pas dans la logique de la société civile qui, sur les mêmes sujets, offre une autre lecture.

Achille TAPSOBA, député CDP
«L’opportunisme explique la transhumance politique»

Pour vous qu’est-ce que le nomadisme politique ?
Achille TAPSOBA (A T) :
D’une manière générale, on considère comme nomadisme politique ce qui se passe du point de vue de la dynamique des partis, de la dynamique inter-partis et qui concerne la question du passage d’un militant ou responsable d’un parti vers un autre parti. C’est le contexte général de la chose. Je dois reconnaître que ce que l’on appelle nomadisme politique (je préfère parler plutôt de transhumance politique que de nomadisme politique étant entendu que la notion de transhumance me paraît plus précise) traduit bien sûr un mouvement migratoire, une migration qui est fondée sur des intérêts En réalité, de par la loi fondamentale et de par les lois qui régissent la vie politique dans notre pays, le nomadisme ou transhumance est une chose normale.
La sédentarisation est également considéré comme une chose normale. Pourquoi le nomadisme est considérée comme une chose normale ? Parce que tout simplement dans tous les statuts de tous les partis politiques, il est indiqué que tout citoyen a la liberté d’adhérer à un parti. Ces statuts indiquent aussi qu’il a le droit de quitter le parti, cela est garanti. On peut donc concevoir que quitter un parti pour adhérer à un autre a priori n’est pas une mauvaise chose. Tout est une question de contexte ou de situation. Du point de vue des libertés politiques, il faut donc reconnaître cela comme un droit et non une mauvaise chose. La question fondamentale, c’est la situation, le contexte, les raisons qui font qu’on quitte un parti vers un autre…

Mais comment vous interprétez ce fait, est-ce le signe d’une vitalité politique, démocratique ou le contraire ?
A.T :
Je l’interprète comme la régulation normale des partis politiques. De l’autre côté, il y a la question morale. Les deux questions me paraissent assez importantes. Au point de vue de la régulation normale, des partis, on doit pouvoir considérer que pour des raisons sérieuses, des raisons profondes et objectives, un citoyen peut estimer qu’il n’est plus en mesure de rester dans un parti et préfère un autre parti. Je dis bien pour des raisons sérieuses, objectives et profondes. Les raisons, entre autres, peuvent être, un changement de ligne politique au niveau de ce parti. Mais, cela traduit aussi le dynamisme interne des partis où très souvent, le fait de quitter un parti n’est pas forcément la solution la plus rationnelle puisque la dynamique veut que dans le parti politique, il y ait des débats, ce que l’on appelle le rapport de force. Toutes les situations qui sont gérées dans le cadre des partis le sont par l’intermédiaire des statuts et règlement intérieur où il est reconnu très souvent, dans les partis, les règles démocratiques qui régissent les rapports entre les militants et le parti. Ces règles ne doivent pas être considérées comme purement formelles.
Mais si le débat est vicé dans un parti, si malgré les textes du parti, il n’y a pas de démocratie, si les points de vue ne peuvent pas être exprimés et défendus dans un parti, ou ne sont même pas prises en compte, ce sont des raisons profondes qui peuvent amener un militant à estimer qu’il n’est plus en phase dans le parti et qu’il préfère un autre parti.

Finalement, êtes-vous pour ou contre le nomadisme politique ?
A.T :
Je vais d’abord préciser que je suis contre l’opportunisme. L’opportunisme pour moi, c’est le fait pour un individu d’adhérer à un regroupement, à une formation qu’elle soit politique, culturelle, sociale ou confessionnelle et d’en accepter les principes régulateurs, d’en accepter la philosophie essentielle et à la moindre occasion, on oublie tout cela et on saute pieds joints sur les intérêts personnels au détriment et au mépris des engagements pris vis-à-vis de cette organisation. C’est ce que j’appelle l’opportunisme. Malheureusement, la plupart des cas de transhumance politique reposent essentiellement sur des considérations opportunistes. Sinon, il y a souvent une méprise. On parle de transhumance là où il n’y en a pas. Le débat est tellement confus qu’on confond tout à telle enseigne qu’un départ «correct» est même considéré comme transhumance politique. J’estime que l’opportunisme explique le nomadisme politique. Quitter un parti pour lequel on a adhéré aux principes fondamentaux, au programme pour aller dans un autre parti parce que ce parti nous donne des intérêts immédiats, personnels quitte à compromettre les chances du parti dans lequel on était, je considère cela comme étant les raisons essentielles du nomadisme.
Mais au-delà de tout, je dis qu’il ne faut surtout pas faire de confusions quand il faut respecter les libertés politiques des uns et des autres. Pour le cas où des militants quittent un parti pour des raisons de changement de ligne politique, pour des raisons d’absence de débats démocratiques internes, alors là, j’estime que c’est tout à fait normal. Dans ce cas, on ne doit pas parler de nomadisme politique mais plutôt de liberté politique d’un manière générale.

Un maire ou un député qui est élu sous la bannière d’un parti, par exemple le CDP, lorsqu’il décide de quitter le parti, doit-il remettre son mandat ou son «statut» avant de partir ?
A.T. :
Quand on prend le cas d’un député, il est vrai que notre loi électorale oblige celui qui veut être député à passer par le biais d’un parti politique. C’est une obligation de la loi, ce qui veut dire si la loi dispose ainsi, ça devient incontournable que pour devenir député, il faut passer par un parti. Or, nous avons deux cas : le premier, c’est lorsqu’un militant a fait ses preuves, se fait prendre en compte par le parti dans une liste électorale pour être député. Et ce militant une fois élu, pour des raisons encore personnelles et subjectives quitte ce parti pour un autre, c’est un cas d’opportunisme et ce cas d’opportunisme est un cas de transhumance politique condamnable. Mais lorsque nous prenons la deuxième situation, qui est que les partis politiques eux-mêmes vont chercher de la clientèle pour les élections. Et très souvent les partis vont prendre des gens qui sont populaires mais qui ne sont pas forcement leurs militants parce qu’ils veulent gagner un siège. Dans ce cas, s’ils quittent le parti une fois élus, je pense que c’est tout à fait normal, parce qu’on ne peut pas dire que c’est un militant qui quitte un parti pour un autre mais c’est un opportuniste qui ne fait que rester égal à lui-même.
Alors, pour moi, ce n’est pas parce qu’on est élu député qu’en quittant son parti, on doit remettre le mandat. Je dis non ! C’est le corps électoral qui fait de vous un député et pas forcément le parti qui fait de vous un député. C’est le vote qui détermine si vous êtes élu député ou non. La preuve est que des partis politiques présentent des gens qui ne sont pas élus. Une fois qu’on est élu par le peuple, on devient député du peuple, on devient député de tout le monde y compris les gens qui ne sont pas de votre parti et on doit représenter la volonté générale et non pas la volonté partisane, clanique, sectaire.
A partir de ce moment, j’estime que si le député quitte le parti, il reste toujours député de par la volonté du peuple, du corps électoral, jusqu’aux prochaines élections. C’est un débat et c’est mon point de vue.

N’est-il pas temps de mettre des garde-fous pour juguler la transhumance politique dans notre pays ?
A.T :
Je dois d’abord faire une précision : le phénomène de la transhumance politique dans notre pays est à replacer dans le contexte général de la manière dont les partis se créent et existent. Il est évident que si on continue de créer les partis comme ça, sans référentiels idéologiques et politiques, sans programme de société… sans tous les mécanismes qui caractérisent la gestion politique sérieuse et la conquête du pouvoir, on aboutira toujours à ces situations où on adhère à un parti comme on rentre dans un couloir et on ressort de l’autre côté, par un autre couloir qui serait un autre parti. Je pense que la problématique se situe à ce niveau. Regardons ce qui se passe. La transhumance concerne toujours une certaine catégorie de militants. La preuve, il y a des militants dans des partis politiques, quel que soit le gain que vous mettrez en face d’eux, même si vous mettez toute votre fortune, vous ne les ferez pas bouger d’un iota. Il y a des militants de ce genre. C’est cela le militantisme. Il ne faut pas non plus se faire d’illusions, il y a ce que nous considérons comme militants, sympathisants ou simplement des clients. Aujourd’hui, faisons la part des choses. Il y a combien de partis politiques qui ont un registre de leurs militants ? Et que ce ne sont pas des clients, des sympathisants… ou des personnes qu’on va «collecter» par-ci et par-là ? L’adhésion à un parti ne doit pas se faire à «un pied dedans, un pied dehors», attendant que la soupe soit bonne de l’autre côté pour y aller. Je pose donc le problème des partis eux-mêmes. Selon la nature des partis, nous aurons la même nature au niveau des comportements des hommes. Vous avez par exemple des gens dans ce pays qui sont dans un parti depuis 10, 20 ans et plus, malgré les avatars que le parti a eu à subir. C’est ça le militantisme. Par contre il y a des partis qui viennent d’être créés, il y a déjà des scissions, démissions et autres.
Est-ce qu’il faut des lois ? Non, je pense que les lois ne sont pas là pour régler ce genre de problème. On peut par contre prendre des lois pour faire des partis politiques de vraies formations politiques, de vrais instruments de conquête et de gestion du pouvoir.

Etes-vous pour ou contre la limitation du nombre de partis politiques ?
A.T :
Je ne suis pas pour, je ne suis pas contre la limitation des partis politiques je suis pour l’existence des partis politiques, au vrai sens du mot parti politique. Je m’explique : je ne suis pas pour la limitation des partis politiques, si on doit considérer qu’elle doit se faire par décret, de façon péremptoire, forcée… je n’adhère pas à une telle solution.
Mais je suis pour le fait qu’il n’y ait pas beaucoup de partis politiques parce que pour être un parti politique il faut «transpirer». Il faut convaincre, il faut gérer des conditions qui vous amènent à mériter le titre de parti politique. Et si en faisant cela, ça limite le nombre de partis politiques tant mieux. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’il faut deux mastodontes comme aux USA, Démocrate et Républicain. Les USA ont leur histoire politique et le Burkina a la sienne. Mais je ne pense pas que nous pouvons continuer avec 120 partis politiques pour 12 millions d’habitants. Il faut travailler avec des mesures incitatives afin que les partis qui existent actuellement évoluent en vrais partis ou alors disparaître d’eux-mêmes. Il faut rendre plus consistantes les modalités, et les conditions pour être qualifié de parti politique.
Les conditions de création d’un parti politique peuvent permettre de résoudre certains problèmes. Il faut améliorer ces conditions. Si on n’y prend garde, il y aura un moment où toute la classe politique sera discréditée aux yeux de l’opinion publique, de la population. Et là, il ne faut vraiment pas le souhaiter. Il faut donc une large concertation entre les partis sans en brimer un.

Des citoyens revendiquent de plus en plus les candidatures indépendantes aux élections. Quel est votre avis sur la question.
A.T :
Si la revendication sur les candidatures indépendantes se fait de plus en plus entendre, cela est une sonnette d’alarme sur justement la manière dont les gens croient ou non aux partis politiques et aux responsables politiques sinon, de mon point de vue, des individus mis ensemble ne peuvent pas développer un pays. Un agrégat d’individus ne peut pas gérer un pays ! Ce sont des systèmes construits, des groupes construits qui gèrent un pays. Les candidatures indépendantes sont une manière de voir la politique que moi je ne partage pas. C’est un point de vue. Si on suit la garantie des libertés, c’est possible, ce n’est pas interdit. Mais, je dis que cela n’ira pas dans le sens de favoriser la rationalité avec laquelle on doit envisager la gestion d’un pays comme le nôtre. Ailleurs, on a atteint un niveau où les partis politiques sont déjà des systèmes bien structurés où on peut laisser des individualités compléter le travail. Ici, au Burkina, si on laisse les candidatures indépendantes, on effrite la base des partis politiques, on va se retrouver dans une anarchie indescriptible. Je regrette quand on dit que les candidatures indépendantes sont une faveur donnée aux éléments de la société civile pour qu’ils se présentent. La société civile a un rôle autre à jouer, un rôle très important. Et ce rôle qui justifie l’existence de la société civile, c’est qu’elle n’est pas une société politique.
Par conséquent, si certains le perçoivent dans ce sens, cela ne peut pas être une bonne chose pour l’avenir politique de notre pays. Mais, les candidatures indépendantes, lorsqu’on descend à un niveau de représentation directe par exemple des élus locaux, on peut l’envisager.

Interviex réalisée
Par Idrissa BIRBA

Cyril GOUNGOUNGA, ADF/RDA
«Je cesserai de faire la politique si jamais…»

Que pensez-vous du nomadisme politique ?
D’abord le terme nomadisme ne me convient pas bien. Je sais que le président Bognessan Arsène YE l’a prononcé à l’occasion d’une circonstance particulière. C’est lorsqu’il y a eu la scission de la CNPP en deux. Le Pr Ki-ZERBO avec un certain nombre de membres fondateurs ont décidé de quitter la CNPP pour fonder le PDP. Mais par la suite, il s’est avéré que la CNPP de Pierre TAPSOBA accusait le Pr Ki-ZERBO de nomade. Et ce dernier aussi accusait la CNPP de nomade parce qu’ils auraient quitté la ligne. Il y a le contenu et le contenant. Lorsqu’on a une bouteille de vin et qu’on remplace le vin par la potasse, ça reste toujours une bouteille de vin mais contenant de la potasse. Le clan de Ki-ZERBO disait donc que la CNPP reste mais le contenu a changé. Qui des deux est nomade ? Il faut dire que le nomadisme a une connotation préjorative au Burkina Faso. C’est dans ce sens que je n’adhère pas à ce terme.
Mais pour utiliser le même terme, je dirai que le nomadisme est une dynamique politique. Il faut avant tout reconnaître qu’aucun militant n’a envie de quitter un parti politique. Ce sont les premiers responsables des partis politiques qui créent des situations de démissions. Si on ne peut pas affirmer sa personnalité dans un parti politique, il vaut mieux partir ailleurs. Quitter un parti politique pour un autre, est un fait naturel. Sinon on serait toujours aux temps du RDA du MLN s’il n’y avait pas de changement. Même dans la vie, quand on est petit on a des copains d’enfants, et quand on grandit, on a d’autres fréquentations, après on se marie, on fonde une famille. Vous voyez, on ne peut pas être toujours avec la même communauté de personnes. C’est une évolution naturelle. Je pense qu’en politique aussi on forme une communauté avec un parti auquel on adhère. Au fur et à mesure qu’on avance, il peut avoir des changements.
Pourquoi les gens voient le fait de quitter un parti politique comme une mauvaise chose ? Moi personnellement, j’ai quitté le CDP pas parce que j’avais des griefs contre ce parti mais pour me mettre en meilleure position. Le changement n’est donc pas forcément un signe de désaveu du parti. Ce qui est important il faut que les gens arrêtent de monopoliser les partis. Sinon je ne vois pas en quoi c’est mauvais de changer de parti. C’est plutôt un levain pour la démocratie parce que ça permet aux gens de s’exprimer. Il faut savoir qu’il y a beaucoup de responsables de partis qui sont des grands potentats. Ils considèrent le parti comme leur affaire personnelle. Et ils ont des thuriféraires, des lèche-bottes, des courtisans qui les encouragent et qui sont prêts à en découdre avec tous ceux qui tentent de mener le débat contradictoire. C’est donc la pensée unique dans certains partis. Voilà la triste réalité qui peut amener quelqu’un à quitter un parti.

Et la limitation des partis politiques ?
Ça serait une grosse bêtise. Si on limite, moi, je cesse de faire la politique parce que ça n’a pas de sens. Pourquoi limiter ? Je pense que l’expérience de la troisième République a été catastrophique. Comme on exigeait trois partis, des camps idéologiquement opposés comme le MLN, l’UPV et le Front de Refus RDA étaient contraints à former un parti, le FPV. C’est ainsi que Jo WEDER et Ki-ZERBO diamétralement opposés sur le plan idéologique se sont retrouvés dans un même parti. Je pense que la question de la limitation des partis n’a pas de sens et ce n’est même pas possible de nos jours.

Votre point de vue sur les candidatures indépendantes?
Les candidatures indépendantes, à mon humble avis, n’ont pas de sens il y a d’abord des gens qui ne veulent pas faire la politique et qui veulent être conseiller ou maire alors que ce sont des mandats politiques. On ne peut pas refuser de faire la politique et vouloir accomplir un mandat politique. Ensuite, il y a le fait de donner un nom à la liste lorsqu’on se présente à une élection. Un candidat qui se dit par exemple indépendant pour l’élection des députés dans le Kadiogo où il y neuf postes, est obligé de chercher des gens indépendants aussi pour mettre sur sa liste. Et le problème sera de baptiser cette liste. Faudra-t-il l’appeler liste Cyril GOUNGOUNGA ? Quelqu’un de la liste peut ne pas l’accepter et souhaiter l’appeler autre chose.
Pour moi, c’est égoïste d’être intellectuel et ne pas faire la politique. Il y a des gens qui disent qu’ils ne font pas la politique mais qui viennent nous voir pour résoudre des problèmes que nous ne pouvons résoudre qu’avec la politique. Certes chacun à sa manière, tout le monde ne peut pas s’engager de la même manière, mais on ne peut pas dire qu’on veut être député sans être dans un parti politique. C’est une activité publique, politique, ce sont des prises de position. Quand on est maire par exemple, on doit mener la politique de la commune. D’ailleurs, on aura à faire à des hommes politiques sur le terrain. On a vu des présidents ici qui ont fait des coups d’Etat et qui ont dit qu’ils ne font pas la politique mais, ce sont des partis politiques qui les ont enlevés. C’est pour dire que les candidatures indépendantes sont bien théoriquement mais, dans la pratique, ceux qui les demandent risquent d’être déçus. La politique a ses roses et ses ronces, il faut faire avec.o

Blaise KYELEM, député CDP
«Le terrain politique a ses règles de jeu…»

B.K : Comme vous l’aurez constaté, le nomadisme politique fait l’objet de beaucoup de discussions actuellement. C’est une préoccupation de la classe politique. La preuve est qu’il y a beaucoup de points de vue qui ressortent à travers les colonnes de la presse nationale. Dès l’instant que c’est une préoccupation, cela veut dire que c’est un souci pour les partis politiques. Lorsqu’on décide d’aller à l’assaut du pouvoir d’Etat, chaque fois qu’il y a des séparations, cela fait moralement mal. Ensuite, on perd des plumes parce qu’il y a des militants qui sont partis.
Mais je pense qu’un parti, ce sont des hommes et des femmes qui se retrouvent sur une base idéologique pour faire avancer la société. Lorsqu’il y a des contradictions, en principe la solution doit être trouvée si le parti est géré de façon démocratique. De même la sagesse populaire dit que les dents et la langue cohabitent et il arrive qu’ils s’entrechoquent mais ce n’est pour autant qu’on casse les dents ou bien on taille la langue. C’est pour dire que dans une dynamique démocratique, lorsqu’il y a des discussions, on doit pouvoir se surpasser et aller vers l’essentiel.
Vous conviendrez avec moi que lorsque les gens en viennent à se séparer, la question qu’on se pose quand on est un observateur c’est de savoir s’ils avaient les mêmes objectifs au départ. Il faut dire que le nomadisme est un mal que les gens combattent tout le temps. Il n’est jamais facile de gérer un parti en ce sens qu’il faut amener les gens à s’entendre. Les causes de séparation sont souvent incompréhensibles. S’il y a une déviation, on peut le comprendre. Mais les cas que nous vivons le plus souvent au Burkina Faso, c’est plus par rapport à des intérêts personnels que des raisons idéologiques. Quand les gens quittent le navire parce qu’au niveau de la direction, il n’y a pas de gestions transparentes, cela est compréhensible. Mais quand c’est pour des intérêts égoïstes, vous conviendrez avec moi que ce n’est pas une bonne chose. Même si c’est pour des raisons tactiques, je pense qu’il faut d’abord épuiser le débat démocratique avant d’en arriver à la séparation. Il faut éviter que les citoyens n’aient une autre impression des hommes politiques dans cette situation de nomadisme.

Quelle solution peut-on préconiser ?
B.K :
Comme je le disais tout dépend d’à partir de quand peut intervenir la rupture entre les hommes. Si c’est dans la gestion de la direction du parti, je pense qu’il faut y remédier. Mais si c’est pour une certaine moralité, il faut que la classe politique dans son ensemble accepte qu’il y ait quand même des règles du jeu à ce niveau. Je pense que c’est la seule solution pour régler la question. Sinon on risque de contraindre les gens, comme les mettre dans une boîte de sardine qui vont se détourner de la politique, voire cultiver des comportements nuisibles. La liberté n’étant ni pieuse ni absolue, il faut peut-être des règles du jeu en la matière. Et c’est toute la classe politique dans son ensemble qui doit s’entendre. C’est comme dans la Constitution de certains pays, il n’est pas dit expressément que le mandat présidentiel est limité à deux mandats. Mais c’est la classe politique dans son ensemble qui l’a décidé ainsi et au terme de deux mandats en tant que gentleman, on part. De la même manière, il faut qu’on en arrive-là. C’est pourquoi dans la Constitution, il est dit qu’il appartient à la classe politique d’éduquer les électeurs.

Votre avis sur la limitation des partis politiques ?
B.K :
Un parti c’est toujours un groupe d’hommes et de femmes qui vont à l’assaut du pouvoir. Mais il n’y a pas mille modèles de développement. Quand on adhère à un parti on estime qu’on a une certaine capacité de conduire la cité vers un développement harmonieux au bénéfice de tout le monde. Lorsqu’à une telle vision des choses on ne devrait pas avoir une multitude de partis. Si on règle la question du nomadisme en se tenant simplement à la vision qu’on a du développement, ses différents schémas, il ne peut pas avoir de multitude de partis. A mon avis pour un jeu beaucoup plus harmonieux où tout le monde se retrouve, il y a deux solutions. Ou on limite les partis par le fait du législateur ou on les laisse en se disant qu’il y a des partis qui vont mourir de leur propre mort ou se fusionner pour être plus représentatif.

Quel est alors votre point de vue sur les candidatures indépendantes ?
B.K :
C’est vrai qu’il y en a qui sont pour, mais moi personnellement je suis contre. La raison est bien simple parce que ça risque de cultiver l’opportunisme et fabriquer des potentats. Le danger est que lorsque vous n’arrivez pas à bousculer un obstacle, vous pouvez recourir à la violence. Ensuite, si l’on admet les candidatures indépendantes, les partis n’auront plus leur raison d’être. On peut tenter l’expérience mais à mon avis, s’il y a des gens qui estiment qu’ils sont capables, ils peuvent adhérer à un parti politique. C’est vrai que des membres de la société civile demandent à participer à la vie politique à travers cette ouverture, je pense qu’ils peuvent se muer en parti. Le terrain politique a ses règles, il faut que les gens acceptent donc de s’impliquer à ce niveau pour éviter de troquer un manteau qui ne l’est pas. A l’étape où nous en sommes, je pense que les candidatures indépendantes ne seyent pas.
En réalité dans un pays comme le nôtre où il y a plusieurs ethnies, les candidatures indépendantes présentent d’autres dangers. Vous voyez souvent des situations où des gens parce qu’ils sont nés ailleurs et quand ils reviennent dans leur propre village, on tente de les isoler. N’en parlons pas de celui qui n’est pas originaire d’une région et qui par contre peut travailler au développement de celle-ci. Pour le moment, au Burkina Faso, il faut que nous remercions le Tout-Puissant parce que jusque-là on évite de tomber dans le piège. Là où cela a eu lieu, ce sont des milliers de morts.
Les candidatures indépendantes peuvent donc avoir des effets non désirables à savoir le régionalisme ou l’ethnicisme. Ce sont là mes craintes sur la question. Il y a d’autres aspects dont il faut tenir compte. Mais quand c’est le parti qui désigne ses candidats, les militants sont astreints à la discipline du parti. Je pense que la question mérite d’être beaucoup plus approfondie.o
Drissa TRAORE.

Me Bénéwendé S. SANKARA, président de l’UNIR/MS
«Le nomadisme politique a certainement des effets néfastes»

Pour certains, le nomadisme politique est signe de vitalité politique, démocratique, d’autres avancent le contraire. Quelle est votre position ?
B.S.S :
Je pense qu’il y a certainement des aspects néfastes dans le nomadisme politique. Je disais tantôt que le nomadisme s’explique en partie par le caractère libéral, sinon très libéral de nos textes, mais il y a aussi le fait que le nomadisme à la longue tue la démocratie. Si vous considérez que vous avez porté votre suffrage à un parti, à travers le parti quelqu’un est élu pour défendre un discours, un programme et finalement votre élu se retrouve dans une autre mouvance, une autre formation, il est clair que cela peut être une déception. Il est clair également que pour défendre la cause pour laquelle vous l’avez élu, ce qui déteint forcément notre démocratie. Vitalité dans le nomadisme ? Je pense qu’elle est beaucoup plus théorique. C’est le fait de dire qu’on a une liberté garantie par la constitution, les lois… on peut aller et venir. Mais je crois que cela joue sur la pérennisation de l’activité des partis politiques qui ne se retrouvent pas ou qui sont chaque fois en perpétuel recommencement. Quand vous avez des formations qui sont obligés de recommencer, cela les fragilise et les rendent inopérantes. C’est un phénomène malheureux, cancérigène pour la démocratie.

Etes-vous pour ou contre la limitation du nombre des partis politiques ?
B.S.S :
Non, je ne suis pas contre, mais mon propos doit être nuancé. Je crois qu’il y a à conserver le caractère libéral tel que notre constitution l’a prévu, que les formations politiques puissent se créer librement. En revanche, je crois que quand il y a des droits, il y a des devoirs et des obligations. Si vous avez le droit de créer un parti politique, vous devez avoir l’obligation et le devoir de faire en sorte que le parti politique joue pleinement son rôle constitutionnel à savoir animer la vie politique national, ne pas être un parti ségrégationniste, régionaliste… Il faudrait que le parti politique travail à l’éveil des consciences, etc. Je veux simplement dire que si on a le courage de créer un parti politique, on doit avoir également le courage de l’animer et contribuer à l’animation de la vie politique nationale. Malheureusement, sur plus d’une centaine de partis politiques que comptent le Burkina Faso, vous pouvez aujourd’hui tirer la conclusion que c’est peut-être le 1/3 qui joue vraiment le rôle. Les 2/3 étant des gens qui ont des récépissés et qui surgissent au gré des moments et de l’actualité pour se faire entendre ou assouvir leurs besoins personnels qui n’ont rien à voir avec les objectifs constitutionnels d’une formation politique. Et je pense que ces partis politiques ne méritent pas d’exister. Maintenant, qu’est-ce qu’il faut prévoir comme mécanisme pour gérer cette situation malheureuse, je crois qu’on peut, au-delà de la constitution renvoyer la question à la loi. Le domaine de la loi peut réglementer ces aspects. Que la liberté constitutionnelle demeure mais qu’on puisse apprécier si une formation politique mérite d’exister ou pas. Je veux citer le cas par exemple de la subvention de l’Etat. Vous savez qu’on a introduit dans la constitution qu’il faut obtenir au moins 5% des suffrages pour obtenir le remboursement de la caution en ce qui concerne les élections présidentielles. C’est un moyen détourné de faire obstacle à une liberté garantie par la constitution. Pour les partis politiques aussi, on peut avoir une espèce de charte qui fera en sorte que si vous avez aujourd’hui un récépissé que vous puissiez être apprécié conformément à la constitution. Cela fera en sorte que de plus en plus les gens tendront vers de grands ensembles ou formations beaucoup plus crédibles. Vous prenez au niveau des formations politiques, on vous dira par exemple qu’il y a une dizaine de parti qui se réclament du Sankarisme, finalement vous ne savez même plus ce qu’on met dans le Sankarisme. Vous avez des partis socio-démocraties, des socialistes, des libéraux et que sais-je encore… un pays comme les USA qui se retrouve avec deux grands partis politique. Si les partis politiques sont le seul moyen à même de garantir la démocratie en tant que facteur de développement, il faudrait faire en sorte qu’ils ne soient des «partillons» mais de grands ensembles à même de jouer convenablement leurs rôles.

Des citoyens revendiquent de plus en plus les candidatures indépendantes pour les élections. Quel est votre avis sur la question ?
B.S.S. :
Je suis d’accord pour les candidatures indépendantes au niveau des élections communales. Dans le processus de décentralisation, je suis parfaitement d’accord que l’on puisse dans la commune permettre à des citoyens d’être élu dans leur milieu, parce que dans ce cas, ils peuvent faire un travail consensuellement accepté. Mais au niveau provincial pour les élections législatives, les partis politiques doivent rester des références pour permettre au député qui sera élu d’appliquer un programme du parti. Dans l’idée des candidatures indépendantes, il faut aller progressivement. Il y a tout de même des inconvénients même si dans le principe je suis fondamentalement d’accord. Les risques sont tellement énormes qu’il faut être prudent et aller progressivement. Avec le processus de la communalisation, cela permet de corriger et peut être d’arriver aux candidatures indépendantes.

Vous avez parlé de risques, lesquels ?
B.S.S :
Le risque évident, c’est d’abord le fait qu’on dit que tout homme qui a le pouvoir est tenté d’en abuser. Si vous choisissez quelqu’un, indépendant parce qu’il a une assise sociale ou parce qu’il a l’argent, c’est pas évident qu’il ai un programme a priori. Vous l’avez élu simplement pour des conditions qui peuvent être subjectives.
Le 2e risque est que, on peut de se retrouver dans un état où avec la multitude d’élus, on ne sait plus exactement quel est le chemin emprunté. Or l’Etat s’il aspire à la cohésion nationale doit avoir au moins un chemin, une orientation. Cela est important dans le choix des représentants de l’Etat. C’est tout un ensemble de questions qu’il faudrait au préalable cerner avant d’opter pour les candidatures indépendantes.
Je pense enfin que candidature indépendante ne rime pas avec forcement l’existence de parti politique. En l’Etat actuel de notre constitution, c’est le parti politique seul qui est habilité a animer la vie politique. Le débat est lancé et il appartient aux citoyens de l’enrichir.o

Interview réalisée par
Idrissa BIRBA

Soumane TOURE, SG du PAI
«Le nomadisme est inhérent à la liberté d’expression»

On ne peut dire qu’il y a la liberté d’expression, la liberté d’opinion, la liberté d’association et de création des partis, et vouloir se plaindre que les gens changent de parti. C’est même inhérent à cette liberté qui est donnée. On constate maintenant qu’il y a la migration du CDP vers d’autres formations politiques. On ne peut donc pas dire qu’on est pour la liberté des gens et les empêcher d’aller vers d’autres partis politiques. A la limite, il y a des gens qui essayent de trouver des correctifs en demandant ce qu’on doit faire du mandat d’un élu s’il change de parti. Pour nous, c’est un faux débat, parce que les textes disent qu’une fois, le député élu, il n’est plus le député d’un parti, il exerce un mandant national. Il y a beaucoup de facteurs qui amènent les gens à quitter un parti. Mais ce qui compte le plus c’est la notion de liberté. Si je suis dans un parti et je vois que ça ne fonctionne pas bien, je m’en vais. Personne n’est lié à un parti sinon que par son militantisme. La liaison à un parti n’a de sens que lorsque les idéaux pour lesquels on a adhéré à ce parti continuent d’être perpétués par les dirigeants, mais si on constate que ces dirigeants dévient de la ligne originaire qui a amené à adhérer à ce parti, il va de soi qu’on le quitte.
C’est aujourd’hui notre bagarre avec Philippe OUEDRAOGO. Les gens aiment parler seulement de la démocratie interne en oubliant que c’est l’idéologie qui doit être à la base de la création d’un parti. Si des gens créent un parti sans principe ou sans idéologie, on ne doit pas s’étonner de les voir se séparer une fois que chacun aura gagné sa part de gâteau.

Mais est-ce qu’on peut préconiser la limitation des partis politiques ?
On dit que les gens créent les partis pour avoir les financements et qu’on leur donne l’argent à ne rien faire d’où leur limitation.
Moi je pense que les financements devraient reposer précisément sur les élections locales. C’est le meilleur critère de répartition. C’est là que l’interprétation de l’article 246 du code électoral par le président de la CENI est très dangereuse et erronée parce que lui, il veut éliminer des partis. Maintenant pour ce qui est d’animer la vie politique nationale, Harouna DICKO avec son RPN vient de donner l’exemple qu’on n’a pas besoin d’une ancienneté. Ce que le RPN a fait, il y a des partis qui existent depuis mais qui n’ont jamais fait autant. Il a travaillé dans le sens de la consolidation du processus démocratique au grand dam de cette opposition dite radicale. Ce n’est ni le nombre d’élus ni la taille d’un parti qui permettent l’animation de la vie politique. La preuve, nous du PAI nous sommes restés 28 ans dans la clandestinité, nous avons commencé par une cellule qui animait la vie politique. Un parti peut donc ne pas avoir d’élus locaux, mais contribuer à sa façon au processus démocratique. La limitation des partis politiques est donc un faux débat.

Que dites-vous des candidatures indépendantes ?
La Constitution dit que ce sont les partis politiques qui doivent animer la vie politique nationale et non des individus. Les candidatures indépendantes sont donc anticonstitutionnelles. Nous sommes dans un régime de partis. D’ailleurs en son temps, nous nous sommes opposés à l’entrée de la société civile dans la CENI et ses demenbrements. Nous avons dit qu’on ne peut que seulement leur donner le statut d’observateur. Puisque la CENI, c’est l’affaire des partis politiques. Avec le système des scrutins de liste, il est difficile d’accepter les candidatures indépendantes.
La question des candidatures indépendantes n’est pas nouvelle. L’expérience des «Indépendants de Kaya» avec Moussa KARGOUGOU qui a quitté le RDA est une preuve que les candidatures indépendantes ne sont pas une bonne chose.
Drissa TRAORE

UNDD
“Le nomadisme politique est surtout utilisé comme arme par le pouvoir”


A l’UNDD, ce sont la secrétaire à la Promotion de la femme, Annette BAZEMO, le commissaire national, Ousmane G. OUEDRAOGO et le conciliateur, Noël YAMEOGO, qui se sont prêtés à nos questions. Comme on pourra le constater à travers leurs réponses, l’UNDD de Me Hermann YAMEOGO a une vision assez différente de celle de la plupart des autres formations politiques.

Que pensez-vous du nomadisme politique au Burkina Faso ? Causes et conséquences.
Annette BAZEMO (AB) :
Je pense que l’une des terres d’élection du nomadisme politique ou de la transhumance politique, pour reprendre l’expression de Me YAMEOGO, est le Burkina Faso. Le phénomène s’est manifesté pour la première fois d’ailleurs de façon marquante sous la IIIe République avec le débauchage de Jules BATIONO, élu UNDD version 1978 (parti chef de file de l’opposition) par le RDA (parti majoritaire). A l’époque, le traumatisme avait été très profond car c’était la première fois qu’une telle chose se produisait avec autant d’impact, parce que les mentalités encore imprégnées des valeurs traditionnelles n’étaient pas préparées à de telles infidélités. Et puis ce lâchage choqua beaucoup parce qu’il intervenait juste au lendemain d’une élection hautement disputée, et dont la marge au résultat était très serrée ; entre majorité et opposition, il y avait un écart d’un député.
Les causes du nomadisme politique sont multiples et interférentes, imputables d’abord à l’action déstabilisatrice du régime, à l’indifférence internationale vis-à-vis des conditions d’émergence et d’implantation de la démocratie et aussi à la mauvaise gestion des partis politiques bien souvent par inaptitude de leurs responsables…..

Noël YAMEOGO (NY) : Je trouve que par ordre d’importance, le fait le plus marquant dans le nomadisme comme on le vit, c’est son instrumentalisation par le régime. Lorsque le pouvoir en fait un moyen pour formater les institutions selon ses souhaits, on aboutit alors à sa généralisation pour construire un cadre d’expression politique et promouvoir des animateurs politiques selon les volontés du régime. Et ça ne peut intervenir que par les chantages à l’emploi, par les débauchages et autres coups d’Etat au détriment des partis politiques. Et là, il faut le dire : le Burkina Faso sur ce plan est devenu un laboratoire de choix.
La bonne preuve que ce nomadisme est surtout utilisé comme arme par le pouvoir, c’est qu’il n’en est pas tellement victime. Lorsqu’on ose quitter le parti majoritaire, c’est généralement pour créer un parti qui soutient le Président où pour se trouver un point de chute dans ceux qui peuplent la galaxie présidentielle (la tendance actuelle étant de se déclarer «ABC» pas CDP) mais rarement pour franchir la barre et se retrouver dans le versant dangereux de l’opposition.
Les régimes en place en Afrique ont tellement bien compris la leçon qu’ils organisent comme ils veulent les élections et mènent la vie dure aux partis politiques dans l’optique de ne pas permettre l’émergence de contre-pouvoirs efficaces notamment au niveau de l’opposition. Lorsque la communauté internationale se trouve confrontée aux conséquences dommageables de cette indifférence, elle se retourne vers la société civile pour relever le niveau de pratique démocratique mais là aussi, elle commence à se rendre compte que la société civile est d’une façon ou d’une autre, contrôlée par les pouvoirs. Cette attitude abandonne les partis politiques, comme au Faso, au bon vouloir du pouvoir sans garanties internes ni internationales pour leurs activités.
Il y a aussi comme autres causes du nomadisme, les problèmes d’organisation internes des partis. De problèmes, il y en a chez nous comme il y en a dans tous les partis politiques mais au Faso, comme on l’a souligné, ils sont particulièrement exacerbés par le nomadisme encouragé par le pouvoir et par l’indifférence internationale. Si ces deux causes qui alimentent le nomadisme n’existaient pas, cela disciplinerait davantage la vie partisane et ne laisserait pas fleurir de façon aussi anarchique, des partis politiques qui naissent par soif immodérée de prestige ou par appât du gain et qui s’éteignent comme des étoiles filantes à la moindre difficulté du président fondateur ou dès qu’ils se découvrent d’autres passions ou d’autres moyens de se faire valoir…

Vous semblez vous opposer au nomadisme, mais est-ce que votre départ de l’ADF-RDA n’en est pas un ?
Annette BAZEMO (AB) :
Il n’est pas inutile de repréciser que l’opposition de l’UNDD au nomadisme n’est pas le refus de tout citoyen engagé ou élu d’un parti, d’en démissionner. Cela serait contraire à la Constitution qui reconnaît et garantit les libertés publiques et démocratiques. Nous reconnaissons par conséquent la liberté à tout un chacun de quitter un parti si celui-ci n’incarne plus ses idéaux et si le parti d’une manière générale est mal géré. Mais ce que nous réprouvons et condamnons, ce sont des démissions provoquées, instrumentalisées, surmédiatisées pour détruire un parti et empêcher une structuration de l’opposition. Sur ce plan-là, il n’y a pas de leaders qui ont autant souffert que nous, qui sommes aujourd’hui à l’UNDD formule 2003, de ce phénomène.
Sans revenir à l’UNDD Ier (1978), il faut savoir que nous avons essuyé un nombre incalculable de déstabilisations par le fait du nomadisme commandité par l’Etat, d’une véritable «agression nomadique».
Cela été le cas d’abord avec le MDP qui a conduit à la naissance de l’ADF. Dans ce parti également, plusieurs désertions ont été commanditées notamment à la veille des consultations électorales avec toujours des démonstrations médiatiques appuyées. Si l’ADF n’a pu être récupérée comme le MDP, la transhumance orchestrée y a conduit à la naissance d’une bonne dizaine de partis dont le PLB, l’ULD, la CDF.., poussées hémorragiques constantes dont l’optique n’était autre que d’affaiblir notre président, Me Hermann YAMEOGO.
Pour faire face à cette campagne de débauchage systématique, l’ADF et le RDA ont fusionné à Bobo-Dioulasso en juin 1998. L’acharnement nomadique s’est poursuivi avec la naissance de l’UDF et nous serons victimes d’un coup d’Etat en 2003 qui n’aurait pas pu se réaliser si le pouvoir n’y avait pas sa main.
La création de l’UNDD II (juin 2003 ne peut par conséquent être perçue comme une manifestation «nomadique». Nous n’avons pas refondé l’UNDD sur instrumentalisation. On nous a pris l’ADF-RDA illégalement et c’est pour cela que nous avons trouvé dans l’UNDD reconstituée, un cadre d’expression pour continuer à défendre nos idées qui insupportaient et insupportent toujours le pouvoir.

Noël YAMEOGO (NY) : C’est tout à fait vrai et on ne peut pas dire qu’on ait été perçu comme des nomades politiques parce que l’opinion, dans son immense majorité, n’a pas été dupe de ce que nous avons été victimes d’un acharnement d’Etat (surtout après les évolutions ultérieures constatées dans les prises de position de partis qui se réclamaient jusqu’alors de l’opposition). Tout le monde a compris que pour défendre nos idées et conserver notre spécificité, nous n’avions d’autre choix que de créer une nouvelle structure.

Quelle solution préconisez-vous ?
Ousmane G. OUEDRAOGO (OGO) :
La solution est simple : que l’Etat arrête de déstabiliser les partis politiques, que la communauté internationale nous considère comme la société civile, et tout ira alors.

Annette BAZEMO (AB) : Par une action volontariste, ce nomadisme peut être combattu efficacement si, par exemple, le pouvoir opérait comme le Niger qui a par une loi, décidé que l’élu qui démissionne de son parti remet par le fait même en jeu, son mandat. Il faut d’ailleurs souligner que sous le Front Populaire, sous l’impulsion de Me Hermann YAMEOGO, il y a eu une velléité de lutte conte le nomadisme mais surtout relever que dans la foulée des réformes politiques et institutionnelles consécutives au drame de Sapouy, l’idée avait fini par être endossée par le gouvernement qui, l’adopta lors d’un séminaire gouvernemental à Ouaga 2000 et l’envoya même à l’Assemblée nationale, sous la forme achevée de projet de loi. A l’Assemblée, l’initiative sera combattue, et la loi Hermann YAMEOGO, comme on l’appelait déjà, ne verra pas le jour. Aujourd’hui, tout le monde donne, même sans le proclamer, raison au président de l’UNDD et le consensus semble se faire autour d’un texte à prendre mais il ne suffit pas de prendre un texte pour combattre le nomadisme.
Il faut aussi se mettre dans la posture de re-crédibiliser les partis, de les accepter comme véritables instruments de droit constitutionnel et de permettre qu’ils aient le temps, la liberté, les moyens, de construire une administration, de développer des tentacules au plan national, de s’institutionnaliser de telle sorte qu’en étant moins personnalisés, ils survivent à leurs pères fondateurs. C’est le prix à payer pour remettre la démocratie sur les rails.
Si de telles mesures étaient prises et consacrées dans un statut des partis politiques, confortées par une loi organique, et si par ailleurs au sein des institutions internationales on donnait le droit de parole aux partis afin qu’à côté des gouvernements, on puisse toujours y entendre résonner d’autres sons de cloche, cela aiderait à la stabilisation de la démocratie et à la lutte contre le nomadisme politique.

Votre avis sur la limitation des partis politiques ?
Noël YAMEOGO (NY) :
Nous avons toujours dit à l’UNDD que c’est un mal pour la démocratie. Comme la mauvaise monnaie chasse la bonne, les mauvais partis chassent les bons ; la vie politique est ainsi tirée par le bas. Pourquoi ne pas procéder comme sous la IIIe République, consacrer le principe de la liberté de constitution des partis politiques avant les élections, autrement dit le pluralisme intégral mais prévoir qu’après chaque consultation électorale, il ne sera retenu qu’un certain nombre de partis : quatre ou cinq chez nous serait amplement suffisant. Il faut relever qu’après l’expérience pionnière sous la IIIe République du tripartisme constitutionnel, le Sénégal nous avait imité avec le quadripartisme avant de venir au pluralisme intégral sous le Président Abdou DIOUF.

Votre point de vue sur la question des candidatures indépendantes ?
Annette BAZEMO (AB) :
C’est un serpent de mer qui doit sa récurrence à plusieurs facteurs : le soin que par des intérêts convergents, on met ici et là à décrédibiliser le personnel politique, à lui imputer toute la responsabilité des difficultés de notre démocratie. Il faut en quelque sorte ouvrir l’arène politique à l’espèce régénératrice des personnes venant d’un univers moins pollué. Mais le problème, c’est que même si la crise de la démocratie n’était due qu’à la pollution des hommes politiques, cette pollution atteint au même titre, sinon plus encore, toutes les autres sphères de telle sorte que le «Messie» ne peut pas être annoncé comme venant des candidatures indépendantes.
Et puis, comme en Mauritanie le déclare en ces termes, Tidjane KOITA de l’UNDD (parti politique mauritanien qui exprime le point de vue dominant dans ce pays) et qui plaide les candidatures des seuls partis, ceux-ci «sont des creusets pour l'unité nationale et portent des projets de société».
Mais plus grave, on risque d’accentuer le processus de corporisation de la vie politique, de mainmise sur les activités politiques et économiques par un personnel estampillé «neutre» mais en réalité appelé à servir des intérêts autres que ceux du peuple.
L’UNDD considère que ces candidatures indépendantes sont déjà reconnues au niveau de l’élection présidentielle, qu’on peut tout au plus les prendre en considération en trouvant la bonne combinaison entre scrutin de liste et scrutin uninominal, mais que les privilégier au niveau des consultations inférieures serait continuer à engager un faux combat contre les partis politiques alors qu’on les sait actuellement victimes d’un acharnement d’Etat, qu’il n’est jusqu’au Ministre d’Etat Salif DIALLO qui n’ait reconnu lors d’une émission à Canal 3 qu’il est plus difficile de vivre à l’opposition qu’à la majorité.

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