L'opinion N°441
du 22 au 28 mars 2006

Editorial

LLa grande désillusion

En Irak comme en Côte d’Ivoire ce qui manque le plus ce ne sont ni les bonnes intentions, ni les moyens de les mettre en œuvre, encore moins la volonté de le faire ; ce qui manque en réalité c’est l’intelligence des hommes et des femmes acteurs des crises qui ruinent ces deux pays. Voilà pourquoi, hélas, d’autres anniversaires nous attendent !

Les derniers jours, on est passé d’un anniversaire à un autre avec cette constante que l’avenir dans tous les cas, quoique porteur de tous les espoirs, restait désespérément lourd d’incertitudes et laissait plutôt perplexe. C’est vrai que les situations en Côte d’Ivoire et en Irak ne sont pas comparables et que les présidents GBAGBO et BUSH sont loin de se réveiller avec les mêmes maux de tête, s’ils en ont, mais respectivement, l’un comme l’autre porte d’énormes responsabilités dans les drames qui déchirent ces deux pays.
Ainsi, le troisième anniversaire de l’occupation de l’Irak par les troupes coalisées et les 100 premiers jours du Premier ministre Konan BANNY obligent à des questions dont on est par ailleurs loin d’avoir les réponses.
Lorsque le 30 mars 2003 les Américains à la tête de «leur» coalition prenaient pied en Irak, c’était, disaient-ils, malgré le tonnerre de protestations qui avait accompagné toute l’opération, pour rechercher et détruire les armes de destruction massives que possédait le régime de Bagdad, chasser celui-ci du pouvoir pour apporter la démocratie au peuple irakien, apporter plus de sécurité au monde... Lorsque quelques 3 semaines plus tard, le 9 avril, Bagdad tombait, on avait crié victoire en assurant que l’humanité était devenue plus sûre avec la chute du dictateur qui menaçait le monde civilisé, qu’on avait gagné une grande bataille contre le terrorisme international (la nébuleuse Al Qaïda), que l’humanité était devenue plus sûre même si on n’avait pas découvert d’armes de destruction massive, parce qu’il n’y avait pas et que la démocratie avait sérieusement enfoncé les murailles d’un monde bâti sur des traditions multiséculaires qui faisaient peu de cas des libertés.
Eh bien, voilà ! Trois années après, les certitudes de ces 3 semaines ont volé en éclats laissant l’humanité interdite devant ses illusions à telle enseigne qu’on se surprend à regretter à haute voix la situation «ante», comme certains en Afrique, n’hésitent pas à le faire de la période coloniale. Sur tous les plans, en effet, le bilan laisse à désirer et la désillusion est si forte qu’on ne s’interdit aucune comparaison comme pour exorciser le mal et se prémunir à l’avenir des erreurs qui en sont à la base. Alors qu’on croyait la guerre finie en 3 semaines, et on nous l’a affirmé, que comprendre quand le n°2 des Forces américaines en Irak annonce que c’est seulement dans 6 mois que les Irakiens contrôleront les 3/4 de leur territoire ? Que faut-il penser devant le sinistre tableau des attentats, attaques, enlèvements, assassinats qui coûtent au peuple irakien 50 à 60 personnes en moyenne par jour au point que le plus fidèle allié des tous premiers jours l’ancien Premier Ministre, Iyad ALLAOUI, dénonce «une guerre civile» qui ne dit pas son nom et que les coalisés refusent de voir ? Certainement qu’on nous a menti et qu’on continuera de le faire longtemps encore puisque l’avenir en Irak est plus que jamais incertain et que ni l’Amérique ni ses principaux alliés dans cette aventure qui est devenue un véritable bourbier ne peuvent et veulent d’ailleurs envisager une autre approche. Alors que la guerre est théoriquement terminée, ils ont été obligés d’accroître le nombre de leurs soldats ceux des Américains dépassant largement les 130 000 soit au moins 1/3 de plus que les effectifs utilisés pour arriver à déboulonner la statue de Saddam HUSSEIN à Bagdad. Dans les mêmes espace et temps ce sont environ 34 000 Irakiens qui ont été envoyés de vie à trépas tandisque 2 314 «boys» rentraient au pays les pieds devant. Si à cela on ajoute les 200 milliards de dollars que coûte l’opération, on comprend aisément que le peuple américain soit excédé et exige de plus en plus des comptes. D’autant qu’il n’a même pas la satisfaction de voir la démocratie promise aux Irakiens poindre le bout du nez. Bien au contraire, l’Etat est désarticulé et sans gouvernement, le territoire morcelé, les populations opposées entre sunnites, kurdes, chiites, chrétiens, etc., tandis que les factions armées sèment la terreur. Jamais et, dans aucun pays, le terrorisme n’a eu autant pignon sur rue et n’a aussi autant été une menace pour la paix mondiale.
Au total, désillusion pour l’Irak, désillusion pour les USA et désillusion pour la communauté internationale qui se mord les doigts de n’avoir pas su s’opposer efficacement à l’unilatéralisme américain.
Pour ce qui est de la Côte d’Ivoire, si le tableau est loin d’être aussi apocalyptique, il porte néanmoins lui aussi le sceau de la bêtise humaine et ne laisse rien présager de bon en dépit des espoirs suscités par l’évolution de la situation ces trois derniers mois. En effet, en faisant le point des 100 premiers jours de primature de Charles Konan BANNY, celui que le peuple ivoirien considère en quelque sorte comme un messie, on s’aperçoit qu’on est loin du bout du tunnel. Malgré la bonne volonté du bonhomme et son style qui consiste à arrondir tous les angles, on a la mauvaise impression qu’aucune solution n’est réellement apportée à aucun des problèmes. C’est comme si on repoussait les confrontations à demain. Quand on sait que ce demain-là risque d’être très proche de la date fatidique de la fin du délai imparti, on se demande si on ne court pas droit dans le mur puisqu’on s’interdit ainsi toute possibilité d’imaginer d’autres voies de sortie si ça coinçait à un certain moment. La fuite en avant a rarement été une solution efficace. Il est toujours préférable d’affronter les problèmes en temps et en heure au lieu de les laisser s’imposer ou imposer un calendrier.
En Irak comme en Côte d’Ivoire ce qui manque le plus ce ne sont ni les bonnes intentions, ni les moyens de les mettre en œuvre, encore moins la volonté de le faire ; ce qui manque en réalité c’est l’intelligence des hommes et des femmes acteurs des crises qui ruinent ces deux pays. Voilà pourquoi, hélas, d’autres anniversaires nous attendent !

Cheick AHMED

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