L'opinion N°449
du 17 au 23 Mai 2006

Editorial

Au-delà des clichés


Parce que le problème se généralise, il faudrait arrêter avec les solutions simplistes des condamnations sans réminiscence, les clichés sur les «tripatouillages», les attitudes désinvoltes comme pour dire qu’on a le pouvoir, et on fait ce qu’on veut ou qu’on a les solutions à tout etc. et réfléchir sérieusement aux solutions pour éviter ou à tout le moins circonscrire les effets négatifs de ce qui est en train de devenir une véritable fatalité. Il est plus que temps de cesser de jouer aux médecins après la mort ou aux pompiers-pyromanes et de se donner la peine de la réflexion lucide et responsable.
Il semble qu’il est temps de s’interroger sur nos constitutions

A suivre la relation qu’en a faite notre confrère Bernard ZANGRE dans L’Observateur Paalga n°6638 du lundi 15 mai dernier, la conférence de presse que les présidents Paul KAGAME du Rwanda et son hôte Blaise COMPAORE ont donné à l’issue du VIe Forum africain sur la gouvernance qui a eu lieu à Kigali du 08 au 12 mai, a été tout sauf une de ces conférences de presse où la langue de bois et la routine permettent de deviner à l’avance, et les questions, et les réponses. C’est comme si les hommes de médias s’étaient passés le mot et avaient décidé de coincer les deux hommes en les acculant sur des terrains sur lesquels ils sont supposés avoir quelques difficultés ; en tout cas sur lesquels ils sont de toute évidence gênés dans les entournures parce que directement concernés. Ils le seraient pour même moins puisque ce sont des sujets qui font les choux gras de la presse et sur lesquels une «certaine» unanimité serait faite… contre eux. C’est ce que d’aucuns nous assurent à travers des commentaires trop souvent sentencieux pour être objectifs et qui ne laissent aucune place à la contestation comme si on avait décidé de mettre la démocratie entre parenthèses le temps de régler des comptes en toute illégalité. Comment qualifier autrement ces prises de position sans manches qui portent des jugements de valeurs sur des actes de souveraineté nationale.
C’est l’autre qui l’aurait dit, si cette conférence de presse n’avait pas eu lieu, il eût fallu la faire organiser car les réponses du Président du Faso sur des sujets sensibles tels que les «tripatouillages» des constitutions dont on aime accuser nos présidents et la place de la presse dans les processus démocratiques ne manquent pas de pertinence ; bien au contraire.
Sur ces questions, les Africains sont si frileux que leurs avis semblent empruntés comme s’il s’agissait de réciter des «fatwas» édictés ailleurs pour être dans l’air du temps, si ce n’est simplement pour se conformer à une pensée unique formatée qui n’autorise aucun écart. Il n’y a qu’en Afrique qu’on parle de «tripatouillage» alors qu’ailleurs réformes, relectures, amendements… se suivent sur des constitutions et des lois avec des partisans et des adversaires qui s’étripent sans concession sans que pour autant on utilise des termes péjoratifs pour les désigner. Bien au contraire, ceux-ci sont affublés du nom de leurs principaux géniteurs comme pour mettre en exergue la paternité de la réflexion qui a abouti au processus de transformation. En Afrique ou pour l'Afrique on condamne sans nuance, à telle enseigne qu’on en voit s’arroger le droit de juger à la place des peuples et pour les peuples tout en leur déniant le simple droit de donner leurs points de vue. Lorsque ceux-ci enfreignent cette règle non écrite, ils sont tournés en dérision.
On oublie que les constitutions ne naissent pas «ex nihilo» et qu’elles sont dans nos contrées beaucoup trop collées aux contextes et aux contingences des moments pour être véritablement générales et disposer pour l’avenir comme cela devrait être le cas. Dans nombre de situations elles ont été écrites sous la pression de la rue, loin de la sérénité qui devrait entourer la réflexion dont elles devaient naître ; dans d’autres elles ont même voulu régler des comptes particuliers en usant d’artifices pour exclure des personnes ou forcer l’alternance ; dans d’autres encore, c’est comme si elles devaient régler des problèmes transitoires en portant déjà en elles-mêmes les germes de leurs amendements ; ailleurs et en certains points, elles ne sont pas tout simplement viables parce que techniquement bancales… On devrait donc fermer les yeux sur toutes ces réalités pour satisfaire les adeptes des statuts quo et du respect des consensus nationaux qui les ont enfantés. A écouter certains de ces messieurs c’est à peine s’ils ne disent pas que les constitutions sont immuables et qu’elles devraient rester telles qu’elles ont été écrites «ad vitam aeternam». Ils feignent d’oublier que toutes les constitutions sous tous les cieux et sous toutes les latitudes comportent en elles-mêmes les mécanismes de leurs amendements. A la limite on voudrait nous convaincre comme le dit Blaise COMPAORE que «si le peuple souverain qui a établi une constitution» décide par la suite de l’amender en toute légitimité et légalité, il est «en contradiction avec sa souveraineté». Il n’y aurait de légitimité, de légalité et d’expression souveraine que dans le consensus et de consensus que dans l’unanimisme.
A tout le moins, s’il y a des gens qui confisquent cette souveraineté, ce ne sont pas ceux qui oeuvrent à convaincre la majorité à accepter les amendements mais ceux qui s’opposent à l’exercice de ce droit constitutionnel sous le prétexte qu’il viole un consensus. On ne reviendra pas sur le débat sur l’article 37 mais on ne peut pas non plus l’occulter entièrement puisque le peuple exerçant sa souveraineté dans des conditions de légitimité et de légalité reconnues par tous, a clairement indiqué le sens qu’il entendait donner à son histoire en plébiscitant par deux fois plutôt qu’une, la majorité qui l’avait engagé dans les réformes.
On le voit, un peu partout en Afrique, les peuples ou une partie des populations se surprend à se rendre à l’évidence que tout n’est pas parfait. Les «tripatouillages» dénoncés ici et là sont des faits patents qui attestent de ces évolutions. Plus que jamais celles-ci interpellent tous les acteurs de la scène politique. Parce que le problème se généralise, il faudrait arrêter avec les solutions simplistes des condamnations sans réminiscence, les clichés sur les «tripatouillages», les attitudes désinvoltes comme pour dire qu’on a le pouvoir, et on fait ce qu’on veut ou qu’on a les solutions à tout etc. et réfléchir sérieusement aux solutions pour éviter ou à tout le moins circonscrire les effets négatifs de ce qui est en train de devenir une véritable fatalité. Il est plus que temps de cesser de jouer aux médecins après la mort ou aux pompiers-pyromanes et de se donner la peine de la réflexion lucide et responsable.
Il semble qu’il est temps de s’interroger sur nos constitutions notamment les principes généraux sur lesquels elles devraient reposer pour cesser d’avoir à réfléchir sur la légalité ou la légitimité de leurs amendements. Dans ce sens, la proposition du Président COMPAORE d’un forum «afin qu’ensemble nous voyions comment guider au mieux leur (Ndlr : les constitutions) élaboration, mais aussi les différents amendements qui sont logiques et normaux…» est une véritable trouvaille. En effet, le débat est devenu incontournable et il urge de le tenir en toute responsabilité avec esprit de suite en tenant compte des aspirations réelles des populations plutôt que des fantasmes d’une intelligentsia qui n’a même pas l’intelligence d’imaginer des textes solides. En effet, il saute aux yeux que derrière les «fatwas» de la plupart de nos donneurs de leçon d’intégrité et de patriotisme se cache un manque d’humilité criard et une ignorance crasse qui s'expriment par leur tendance à tout généraliser.

Par Cheick AHMED

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