L'opinion N°465
du 06 au 12 septembre 2006

Editorial

Le casque de trop


C’est vrai que sur le plan économique la pression devient de plus en plus insoutenable, avec la flambée des prix des hydrocarbures sur le marché international et ses répercussions directes sur le pouvoir d’achat des travailleurs ; c’est vrai que l’heure est à la préparation de la rentrée scolaire avec tous ses problèmes ; c’est vrai qu’on ne s’explique pas l’urgence qu’il y a à exiger actuellement des populations qu’elles se dotent de casques, mais de là à verser dans l’apologie de l’incivisme il y a un pas qu’il ne faut manifestement pas franchir et que pourtant certains font allègrement. Pire, ils s’étonnent qu’on le leur reproche et s’intronisent eux-mêmes on ne sait par quelle alchimie porte-paroles des populations, voyant en ceux qui préconisent de savoir raison garder des gens qui ne sont pas au contact des réalités.

Après l’augmentation du coût de l’essence, à la veille de l’ouverture des négociations gouvernement-syndicats qui avait fait capoter celles-ci, voilà le casque de la rentrée qui lui aussi risque fort de secouer les agendas des principaux acteurs de la scène socio-politique.
Petite cause, grands effets diront certains, d’autant que tout le monde était d’avis à l’époque que le gouvernement qui était accusé d’effronterie avait réellement peu de marge de manœuvres et pouvait difficilement faire autrement. Tout au plus reporter de quelques jours une mesure qui était inéluctable, ce qui n’allait rien changer au fond. Pourtant il aura fallu bien de médiations et de semaines à se regarder en chiens de faïence, avant qu’on ne parle d’un nouvel agenda de négociations… sur les mêmes sujets. L’accessoire a donc un moment eu raison sur le principal, pourrait-on dire, car il nous semble difficile de trouver dans cet intermède quelque chose de positif, que ce soit pour le gouvernement ou pour les syndicats, même si pour le premier on peut dire qu’il a gagné du temps.
Mais l’un dans l’autre, on retourne à la case départ avec en plus la méfiance et la conviction qu’en face on veut faire dans le dilatoire. Autant dire que personne ne gagne au change et que quelque part, chacun des protagonistes de ce mélodrame payera sa part dans cette perte de temps car leurs différents mandataires finiront par leur demander des comptes d’une manière ou d’une autre. Cette affaire servira-t-elle de leçon pour le nouveau feuilleton qui est en train de commencer ? Rien n’est moins sûr, car à voir la véhémence avec laquelle certains ont accueilli la nouvelle de l’application effective de la loi obligeant les motocyclistes au port du casque, on imagine que ça va « cailler ». Or tout le monde ou presque est d’avis que la mesure en elle-même, à défaut d’être bonne est nécessaire voire salutaire. Pourtant la majorité ne veut pas en entendre parler au prétexte qu’elle est inopportune et s’apparente à une véritable provocation de la part d’un pouvoir qui aurait perdu le sens des réalités, s’il n’a pas tout simplement choisi de faire son beurre sur le dos des populations déjà durement frappées par la pandémie de ce siècle naissant, la « vie chère ». Le tableau qu’on dresse est si pathétique qu’on se demande en toute bonne foi quel diable a bien poussé les décideurs à oser imposer un tel supplice à ceux qui, hier seulement, les ont fait rois. C’est comme s’ils sciaient la branche sur laquelle ils seraient assis et ce n’est pas trop de dire qu’ils tentent de faire porter aux populations le casque de trop.
C’est vrai que sur le plan économique la pression devient de plus en plus insoutenable, avec la flambée des prix des hydrocarbures sur le marché international et ses répercussions directes sur le pouvoir d’achat des travailleurs ; c’est vrai que l’heure est à la préparation de la rentrée scolaire avec tous ses problèmes ; c’est vrai qu’on ne s’explique pas l’urgence qu’il y a à exiger actuellement des populations qu’elles se dotent de casques, mais de là à verser dans l’apologie de l’incivisme il y a un pas qu’il ne faut manifestement pas franchir et que pourtant certains font allègrement. Pire, ils s’étonnent qu’on le leur reproche et s’intronisent eux-mêmes on ne sait par quelle alchimie porte-paroles des populations, voyant en ceux qui préconisent de savoir raison garder des gens qui ne sont pas au contact des réalités.
On oublie soigneusement de dire que la loi querellée ne date pas d’hier et que le contrôle qui a eu lieu vendredi dernier n’est pas tombé ex-nihilo. En vérité tout cela a fait l’objet d’une vaste campagne de communication même si au vu de ce qui se passe on peut dire que le message n’est pas passé cinq sur cinq. Mais en conclure qu’on a voulu surprendre le citoyen c’est ni plus ni moins aller trop vite en besogne.
Il y a donc encore du travail et beaucoup de travail à faire au niveau de l’information et de la sensibilisation et ceux qui se fendent aujourd’hui en déclarations incendiaires et en condamnations sans réminiscence des autorités devraient savoir que leur responsabilité sociale leur impose une participation active dans cette œuvre. Ce n’est certainement pas en ruant dans les brancards comme ils le font et en tentant de justifier l’injustifiable qu’ils rendront davantage service à ce pays. C’est plutôt une solution de facilité qui cache mal une fuite de responsabilité qui ne dit pas son nom. Ce qui est dramatique dans cette affaire c’est que nombre d’entre eux sont convaincus du bien-fondé de leurs actions, comme s’ils oubliaient qu’ils étaient eux-mêmes d’avis que la mesure n’est pas mauvaise en elle-même. Est-il seulement normal qu’au XXIe siècle on circule sans casque dans un pays où le « deux roues » est roi. Certainement que non et il est plus que temps de trouver des solutions acceptables pour tous afin de mettre un terme à cette situation préjudiciable à la santé et à la sécurité des populations. C’est une question de responsabilité nationale parce que, qu’on le veuille ou non, le port du casque est en train de s’insérer de fait dans les priorités nationales. En effet, la circulation dans nos grands centres urbains particulièrement à Ouagadougou est devenue telle qu’on n’a pas d’autre choix si on veut éviter de se retrouver devant des drames innommables qu’on aurait pu éviter.
Voilà pourquoi il faut éviter de jeter l’enfant avec l’eau du bain en se laissant aller à une rhétorique qui permet certes de flatter son propre ego mais, qui montrera très vite ses limites. En effet ce n’est pas parce qu’on estimerait que la mise en application de la loi serait inopportune actuellement qu’il faudrait jeter l’anathème sur ses concepteurs. D’ailleurs sur cette question d’opportunité on devrait faire attention aux jugements hâtifs car si on peut s’inquiéter de la possibilité pour la majorité de s’y conformer on ne peut pas ne pas observer que si la loi était respectée ce serait pour le plus grand bien des enfants, notamment des milliers d’élèves qui s’apprêtent le chemin de l’école et dont il n’est pas rare d’en voir à 3 ou même 4 sur une même moto. Il serait donc plus raisonnable d’inciter les populations à se conformer à la loi plutôt que le contraire. Il serait plus utile de demander des mesures d’accompagnement pour mettre les casques de qualité à la portée des bourses de la majorité des citoyens que de servir à ceux-ci des propos qui tendent à minimiser leur responsabilité dans la situation actuelle.
C’est à ce niveau qu’on attend tous ces preux chevaliers, ces censeurs et ces détenteurs de la science infuse qui se donnent volontiers le beau rôle de la critique en laissant soigneusement aux autres celui d’être réellement aux côtés des populations et de leur tenir le langage de la vérité et de la responsabilité.
Pas la peine …, on les entend d’ici crier que c’est l’affaire du pouvoir et non la leur. Alors, si tel est le cas, qu’ils se taisent au lieu d’en rajouter avec leurs complaintes qui en dernière analyse les dévalorisent plutôt qu’elles n’exposent les tares de ceux contre lesquels ils ont la critique facile.
Par Cheick AHMED

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