““Chaque œuvre répond
à une inspiration profonde et véhicule un
message”
Il
convient de reconnaître que la définition de
l’art est loin de faire l’unanimité au niveau des
spécialistes ou selon les écoles.
Cependant nous nous accordons sur l’essentiel pour dire
que l’art est la création d’objets ou de mises en
scène spécifiques destinées à
produire chez l’homme un état de sensibilité
et l’éveil plus ou moins lié au plaisir esthétique.
La sculpture, art et manière de dégager des
formes, des volumes d’un effet artistique, participe à
ce plaisir sensationnel du beau. Derrière cet aspect
admiratif se trouve un géniteur. Et de géniteur,
nous en connaissons un qui «ressuscite» les
arbres morts. Il s’agit de Grégoire SAWADOGO qui
exerce ce métier depuis près de 20 ans. A
la rencontre de cet artiste émérite, il a
été question de la définition du concept
«résurrection» dont il fait sien et de
nombreuses autres préoccupations liées à
son métier de sculpteur. Lisez plutôt !
Vous vous définissez
comme un spécialiste des «arbres au coma profond»,
à quoi consiste ce métier ?
GS: Voyez-vous, sur chaque arbre mort se
cache une âme. Je dirai qu’il a un esprit enfoui,
une œuvre d’art enfermée comme emprisonnée.
Et moi je suis chargé de la «libérer».
Imaginez un arbre qui a plus de 50 ans de vie. Cet arbre-là
est un témoin de l’histoire et un jour, il vient
à mourir. C’est là que je me suis posé
la question, qu’est-ce que je peux faire pour lui ? C’est
ainsi que j’ai décidé de lui rendre immortel
en lui donnant une autre vie, une seconde chance de vivre
par mon savoir-faire. Un beau jour, j’ai rencontré
le directeur du parc urbain Bangr-Wéogo en la personne
de M. Moustapha SARR et je lui ai posé comme doléance
de faire quelque chose sur un arbre mort.
Il n’a pas trouvé d’inconvénient, en plus
il m’a donné sa bénédiction de choisir
l’arbre que je veux pour sculpter. C’est comme cela que
j’ai commencé la «résurrection».
Et comme par miracle en sculptant ma première œuvre,
Monsieur le maire Simon COMPAORE était en tournée
de visite avec le maire de Parakou (ville béninoise)
dans le parc ; ils ont fait escale pour savoir ce que je
faisais, j’ai répondu tout simplement que j’essaie
de redonner une vie à l’arbre qui est mort. C’est
ainsi qu’il a décidé de me soutenir et c’est
là aussi que la «résurrection»
a entamé son chemin à pas d’homme.
Pouvez-vous nous décrire
une séance de résurrection d’un arbre ?
SG : Quand je vois un arbre mort, il y a
deux aspects qui sont capitaux pour moi. C’est l’environnement
de l’arbre qui par conséquent m’inspire sur le thème.
A titre d’exemple devant l’OST (Office de Santé des
Travailleurs) l’œuvre sculptée rend hommage au personnel
de la santé et aux travailleurs en général.
Quand je termine l’œuvre et selon l’environnement je laisse
un message sous forme d’une pensée. Sur la sculpture
de l’OST, il est inscrit «Un homme bien portant vaut
mieux que tout l’or du monde» et «Les heures
les plus noires se cachent une chance à saisir»,
parce qu’il y a des gens qui viennent là-bas avec
des cas critiques.
Maintenant pour la partie technique, je fais un croquis
avec une craie, ensuite viennent les grandes ébauches.
Il y a des cas où nous déterrons l’arbre mort,
nous le sculptons ensuite, nous le plaçons dans un
endroit positif.
Faites-vous de la création
ou vous travaillez seulement sur les modèles commandés
?
GS: Je peux dire que je fais de la création
parce que ma mission est baptisée «résurrection»,
j’ai bien dit que ce n’est pas celle du Christ ni de la
chaire mais celle des arbres morts. Chaque œuvre que je
réalise répond à une inspiration profonde
et véhicule un message à l’endroit de la population.
Depuis un moment le maire a pris l’engagement de laisser
les arbres morts à ma disposition pour la réalisation
des œuvres sculpturales selon mon inspiration. Il y a aussi
des modèles commandés. Il y a des clients
qui prennent contact avec moi pour sculpter un arbre mort
à leur domicile. En ce moment je leur demande ce
qu’ils aiment le plus au monde. C’est à partir de
cela que je réalise l’œuvre. Cela dépend de
la sensibilité de tout un chacun.
Quelle expression avez-vous donné à votre
première œuvre ?
GS : Comme je l’avais dit toute œuvre dépend de son
environnement. Et comme j’ai réalisé ma première
œuvre au parc urbain Bangr-Weogo, j’ai traité de
l’éducation environnementale. Le message laissé
est «On ne l’a pas hérité de nos parents,
on l’a simplement emprunté à nos enfants».
C’est pour dire que je dois ma première inspiration
au parc et je lui rends hommage. Je veux dire par mon message
que la nature n’appartient à personne, chacun doit
l’entretenir et la laisser au soin des générations
futures.
Quelle est la nature du matériel
utilisé dans vos productions ?
GS : Je travaille avec du matériel
local comme une herbinette, des ciseaux, des gouges avec
un maillet souvent j’utilise la tronçonneuse.
C’est seulement l’arbre mort
que vous utilisez comme support dans votre sculpture ?
GS: Non justement pour donner une harmonie
au bois, j’utilise souvent du fer forgé ou du cuivre
ou de la pierre pour faire de la mixture.
La sculpture «Ouagadougou sera ce que vous voudriez
qu’elle soit» qui se trouve derrière le Mess
des officiers dans sa représentation, elle a été
complétée avec du design. Tout cela fait partie
de la sculpture. Je fais aussi en béton.
Quelle est votre contribution
dans la préservation de l’environnement ?
GS: Ma mission, c’est de produire davantage
de messages pour que ça touche la sensibilité
de la population afin qu’elle se rende compte de toute l’importance
de l’environnement. Vous voyez, l’arbre de son vivant même
est très utile. Et pour moi c’est choquant qu’on
le coupe pour brûler. Voilà pourquoi j’ai choisi
de l’utiliser dans un sens plus positif lorsqu’il meurt.
Là il ne mourra plus parce qu’il ne vit plus d’air
et d’eau mais il vit de naissance artistique.
Qui sont vos clients ? A
qui vous vendez vos œuvres ou bien qui vient vers vous pour
les acheter ?
GS: Je travaille avec tout le monde. L’art
est un vaste univers sans limites. C’est ce qui fait que
je travaille sur tous les supports et ce à la demande
de mes clients.
Quelles sont les difficultés
rencontrées dans ce secteur ?
GS: Vous savez la création est une
propriété intellectuelle. Je suis confronté
à deux difficultés majeures. La première
consiste à la protection de mes œuvres et la deuxième
à l’exploitation des images des œuvres créées.
La première difficulté, Dieu merci, il y a
une structure comme le BBDA (Bureau Burkinabè des
Droits d’Auteurs) qui se charge de ces questions. J’ai fait
donc une description exhaustive de ma créativité
afin qu’elle soit protégée au titre de droits
d’auteur. Nous savons que les droits d’auteur ne protégent
pas les idées mais la forme que prennent les idées,
donc tous ceux qui imiteront les formes de mes œuvres dans
le sens de la «résurrection» font tout
simplement de la piraterie et je peux saisir le BBDA.
La seconde difficulté et pas des moindres c’est l’exploitation
des images des œuvres à des fins commerciales. Il
n’y a aucune loi au Burkina qui l’interdit. Donc cela est
préjudiciable à l’artiste.
Pensez-vous que le SIAO (Salon
International de l’Artisanat de Ouagadougou) est le meilleur
cadre pour la promotion de la sculpture ?
GS: Le SIAO est une très bonne chose
parce que c’est à travers lui que la culture burkinabè
traverse les frontières.
Cependant, j’aimerais qu’on puisse soutenir des «géniteurs»
comme nous autres. Je suis sûr qu’il y a plein de
talents cachés dans ce pays qui ne demandent que
de la promotion.
Avez-vous déjà
été lauréat pour ce que vous faites
?
GS: Non, je n’ai jamais eu un prix, ni une
décoration.
Mais la population burkinabè m’a décoré.
Tous ceux qui passent devant mes œuvres me félicitent
et c’est une satisfaction. Je remercie aussi les hommes
de médias qui en ont beaucoup parlé et qu’il
a été réalisé 6 films documentaires
sur mes œuvres. Je vous le dis, je n’ai pas poussé
trop loin les études, ni reçu une formation
académique dans un centre et même à
l’extérieur. Par contre le comité national
artistique français m’a décerné une
maîtrise en Art Académique (M.A.A) ici à
Ouagadougou. J’ai également un certificat international
olympique, Art et sport contexte 2000. Je peux dire que
c’est grâce à mon talent qui est tout simplement
un don de Dieu.
Comment comptez-vous organiser
ce secteur ?
GS: Je dis toujours que la création
est une propriété intellectuelle. La «résurrection»
est passée un peu partout dans le monde et diffusée
dans plus de 40 pays. Le Burkina Faso est le premier pays
à avoir l’idée de sculpter un arbre mort.
Mon souhait, c’est de voir les autorités se l’approprier
et organiser le secteur parce qu’on ne peut pas admettre
le désordre qui n’honore pas l’artiste burkinabè
surtout. Nous comptons d’ici là organiser un symposium
international où les artistes burkinabè et
ceux de l’étranger avec la participation des élèves
pour une séance de sculpture afin qu’ils vivent la
réalité de la «résurrection».
J’aimerais lancer aussi un appel à tous ceux qui
voudront sculpter qu’ils se renseignent auprès de
la commune de Ouagadougou pour qu’elle leur donne quelques
critères thématiques ou avec ma personne parce
que je suis le père fondateur de cette «résurrection».
Sinon, si nous allons travailler dans le désordre
c’est dangereux pour notre métier. Je prends un exemple,
il m’avait été recommandé de réaliser
une œuvre en face du «Pandore» de la gendarmerie
et j’avais ébauché mon plan pour rendre hommage
aux gendarmes. Un beau matin il m’a été rapporté
que des individus ont utilisé mon nom et prendre
le marché. Ce n’est pas sérieux et ça
me fond comme la glace.
Quels sont vos projets ?
GS: Actuellement, j’ai des programmes pour
sculpter sur le thème de la lutte contre le SIDA
et les maquettes sont déjà prêtes. Au
niveau du lycée Saint Exupéry, j’ai un projet
sur un arbre mort dont le directeur dudit lycée a
jugé bon de faire participer les élèves
à la réalisation de l’œuvre.
Ça sera pour bientôt. Il y a également
celui de la cathédrale de l’Immaculée conception
de Ouagadougou. Là se trouve un arbre mort qui passe
pour être le premier manguier du Burkina. Il a plus
de cent ans d’histoire emprisonnée.
Il est de mon devoir et avec le soutien de M. l’Abbé
Yves TANGA de redonner vie à ce monument sacré.
J’ai en rêve aussi de réaliser un grand site
touristique. C’est un projet qui est en gestation depuis
huit ans. Mon problème, c’est d’avoir un terrain
au moins de 200 hectares et non loin de Ouagadougou. En
tout cas ça promet.
Qu’est-ce que vous faites
pour ceux qui voudront apprendre ce métier ?
GS: D’abord, je dirai que ce métier
a un grand avenir parce que même les Occidentaux sont
émerveillés de mes œuvres. J’ai même
eu la visite d’une association française dénommée
«Osez ensemble» où dix couples son venus
spécialement pour faire ma découverte.
Très sensibles à ma cause, ils ont décidé
de me soutenir. Maintenant pour la jeunesse, j’ai initié
un projet baptisé «seconde chance», vu
mes origines et le fait que beaucoup d’enfants n’ont pas
la chance d’aller à l’école ou qui arrêtent
très tôt les études, j’ai donc décidé
de mettre mon savoir à leur profit. J’aimerais que
tout parent qui voudrait faire former son enfant, me contacte.
J’ai de l’amour pour ce métier et on n’a pas besoin
d’un niveau exceptionnel pour l’apprendre et pouvoir un
jour vivre de ça.o
Interview réalisée par Issoufou MAIGA
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