L'opinion N°545
Du 19 au 25 mars 2008

Editorial

Après le collectif, la coalition

En effet, il semble que certains acteurs se demandent déjà si les mêmes causes provoquant les mêmes effets, «la coalition contre la vie chère» ne finira pas dans la même impasse. Procès d’intentions, principe de précaution ou observation pragmatique, le temps permettra de juger.
Mais en attendant, on ne peut pas manquer de s’étonner sur le fourre-tout qu’est sa plate-forme revendicative, qui, contrairement à son appellation, déborde largement de son objet. Si un tel éparpillement permet d’élargir la base de mobilisation de la coalition il faut craindre qu’elle ne conduise aussi à celui des efforts. On sait que qui trop embrasse mal étreint . Par ailleurs il faut craindre qu’elle ne contraigne à une stratégie de surenchère perpétuelle du fait de la diversité de ses revendications et de l’impossibilité de pouvoir les satisfaire toutes en même temps.

Ils peuvent être fiers, les syndicalistes et leur coalition contre «la vie chère». Ils le peuvent d’autant plus qu’au triple plan de la mobilisation, de l’ordre et de la sensibilisation, ils ont marqué d’importants points à l’occasion de leurs marches-meetings du 15 mars dernier. Des succès qui annoncent une période de braise sur le front sociopolitique à en croire certains analystes pour lesquels, le 15 mars apparaît comme un test avant le lancement d’un vaste programme de protestations dont le point culminant serait le 13 décembre 2008, dixième anniversaire de l’assassinat de notre confrère Norbert ZONGO. Vrai ou faux ; simples coïncidences ou réelles manœuvres tactique-stratégiques,…? S’il est encore trop tôt pour répondre à cette question dont l’importance serait par ailleurs discutable, l’exercice ne manque pourtant pas d’intérêt dans ce pays de savane où les évidences sont les faits les plus contestables et contestés, pollués qu’ils sont par ces rumeurs qui vont dans tous les sens en venant de nulle part. Elles ont obligé plus d’une fois biens d’analystes à manger leurs chapeaux tout comme de nombreux acteurs à se retrouver gros-Jean dans des combinaisons qui les échappaient totalement. Qu’à cela ne tienne, le 15 mars a été un grand succès, preuve que dans ce pays, pour peu qu’on veuille s’en donner la peine on peut réussir à organiser des manifestations porteuses et parfaitement dans les cordes de la République. Si tel est le cas, alors les actes de vandalisme observés il y a quelque temps doivent être fermement condamnés, puisque rien ne peut les justifier, si ce n’est la volonté de défier la République et celle de détruire jusqu’à des biens privés pour instaurer une chienlit dont pourraient profiter tous les pêcheurs en eaux troubles. Et ils sont nombreux dans ce pays. Ce n’est donc pas pour arranger les affaires d’un Thibault NANA qui doit certainement s’interroger de plus en plus sur son sort et la suite de sa carrière politique.
Pour marquer une halte sur le sujet, il faut dire qu’il ne s’agit pas d’être pour ou contre sa condamnation car le citoyen soucieux du respect du droit doit avoir pour principe de ne point discuter les décisions de justice. Il serait beaucoup plus utile d’en tirer toutes les conséquences dans la perspective d’une meilleure organisation et application des règles intangibles qui régissent notre vie en commun. Dans cette affaire, ce qui est en cause, ce n’est pas seulement le fait de défier les lois, mais aussi et surtout l’absurdité des destructions de biens publics et privés dans un contexte de pauvreté endémique, de raréfaction des ressources et de «vie chère» qui réduisent de manière drastique l’efficacité des efforts pour apporter un petit mieux à la vie quotidienne des populations.
La lutte contre la vie chère en tout premier lieu devrait commencer par la préservation du peu que nous avons déjà. Dans le même sens, on ne saurait raisonnablement présenter ceux qui se sont rendus coupables d’actes de vandalisme sous les traits de représentants des populations, comme le soutiennent certains, car on peut difficilement expliquer que ces populations choisissent de détruire délibérément ce qui leur appartient. Pour s’en convaincre il n’y a qu’à demander les avis de tous ces citoyens qui ont été victimes de ces actes de vandalisme. Par ailleurs, cette affaire a-t-elle enseigné les organisateurs des marches du 15 mars ? Sans aucun doute, vu tout le soin mis à éviter tout débordement par un service d’ordre qui ne s’en est pas laissé compter d’une part, et d’autre part les appels incessants des responsables à éviter toute action pouvant déboucher sur des actes répréhensibles. Dans tous les cas, c’est déjà cela de gagné.
Les syndicats auront aussi réussi le pari d’élargir la base sociale de leur mouvement en allant piocher au-delà de leurs traditionnels militants. En appelant et en oeuvrant à la création d’une coalition dite contre la vie chère, dont ils se sont intronisés premiers responsables, les syndicalistes ont assurément réussi à canaliser le mécontentement social et à s’en faire le seul porte-voix ou à tout le moins, le plus crédible. Même si l’essai reste à confirmer, ils se sont néanmoins donné les moyens de pouvoir peser sur l’évolution de la situation sociopolitique. Avec la disparition de fait du Collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques, la naissance de cette nouvelle coalition vient comme combler le vide puisque leurs deux plate-formes revendicatives sont comme bonnet blanc, blanc bonnet. Quand en plus on s’aperçoit que leurs moyens d’actions sont pratiquement les mêmes, l’impression de déjà vu ne peut qu’être plus forte. Cette impression de prendre les mêmes donc du vieux pour faire du neuf est la seule ombre de ce tableau fort reluisant pour les syndicats. En effet, il semble que certains acteurs se demandent déjà si les mêmes causes provoquant les mêmes effets, «la coalition contre la vie chère» ne finira pas dans la même impasse. Procès d’intentions, principe de précaution ou observation pragmatique, le temps permettra de juger.
Mais en attendant, on ne peut pas manquer de s’étonner sur le fourre-tout qu’est sa plate-forme revendicative, qui, contrairement à son appellation, déborde largement de son objet. Si un tel éparpillement permet d’élargir la base de mobilisation de la coalition il faut craindre qu’elle ne conduise aussi à celui des efforts. On sait que qui trop embrasse mal étreint. Par ailleurs il faut craindre qu’elle ne contraigne à une stratégie de surenchère perpétuelle du fait de la diversité de ses revendications et de l’impossibilité de pouvoir les satisfaire toutes en même temps. On en a déjà un début de preuve avec la fin de non recevoir accordée de fait aux dernières mesures du gouvernement, jugées insuffisantes sans même se donner le temps d’observer leurs effets.
Tout indique que pour la coalition, le gouvernement serait de mauvaise foi parce qu’il aurait les solutions aux problèmes et s’y refuserait. Réduire ainsi les causes de la vie chère à un problème «crypto-burkinabè» est sans nul doute le meilleur moyen de se lancer dans une fuite en avant sans issue. En effet, une analyse lucide permet d’observer que quelque part, en tout cas à un certain moment des rapports, dans la lutte contre la vie chère, gouvernement et syndicats se retrouvent dans le même camp. Dans ces cas de figures, les efforts devraient être conjugués au lieu de mettre le gouvernement entre le marteau et l’enclume en accentuant à l’infini les pressions. En effet, non seulement ses ressources ne sont pas extensibles à souhait mais l’Etat est un tout. On ne peut donc pas raisonnablement décider de réduire les investissements ou les financements des programmes de développement pour mettre l’accent sur le pouvoir d’achat des travailleurs ou des investissements sociaux liés au panier de la ménagère. Ce serait faire fausse route et prendre le risque de se retrouver plus bas que d’où on serait parti.
Assurément ce serait casser la machine ou à tout le moins la dérégler notablement ce qui compliquera davantage l’équation de la vie chère.

Par Cheick AHMED
cheickahmed001@yahoo.fr

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