L’équation des «bramogos»
Alors que la situation générale en matière de sécurité continue de s’améliorer en Côte d’Ivoire, des facteurs d’instabilité structurels persistent dans le pays. La peur du lendemain des anciens combattants y est certainement pour quelque chose.
Laurent GBAGBO
La deuxième réunion du Comite d’évaluation et d’accompagnement (CEA) tenue le 21 mars 2008 à Ouagadougou, a noté que «les pratiques de racket persistent en Côte d’Ivoire» et que pour y mettre fin il faut «accélérer» l’opération de regroupement des anciennes troupes belligérantes avec la mise en œuvre «urgente» du programme de désarmement et de démantèlement des milices.
On touche là, ce qui apparaît comme le nœud gordien de la crise, à savoir la réinsertion des anciens combattants. Bien sûr, un service civique est prévu pour ce faire tout comme un programme national de réinsertion et de réhabilitation communautaire. Mais, il faut l’avouer, ces initiatives n’enchantent guère les ex-combattants, notamment ceux du Nord qui sont devenus de véritables rentiers de cette crise sociopolitique. Bien au «chaud» dans leur «Check point» dont du reste le dernier CEA a noté la multiplicité, les «bramogos» (ceux qui travaillent ndlr) rackettent tous ceux qui passent dans leur corridor. Des checks points surnommés «collines d’or» du fait des immenses ressources qu’ils rapportent à ceux qui les contrôlent. Pour passer sans «casquer» il faut disposer du blanc-seing du «com-zone» qui est le maître après Dieu. Le manque de progrès significatifs en vue de l’unification des forces de défense et de sécurité, s’explique en partie par cela. Les combattants ne sont pas prêts à lâcher la proie pour l’ombre, notamment en allant dans un service civique aux contours mal définis. Ce d’autant que les décaissements en vue de financer le processus de sortie de crise tardent à être effectifs. On note, du reste, que sur fond d’enlisement de l’opération de désarmement et de démantèlement des milices, des groupes frustrés faisant preuve d’une humeur de plus en plus belliqueuse, ont exigé des mesures d’accompagnement et des pensions alimentaires. Le 18 décembre 2007, à Bouaké, environ 120 éléments des Forces Nouvelles, en colère, ont protesté contre le non-paiement de leurs indemnités, en s’emparant de véhicules appartenant à des particuliers et en attaquant plusieurs magasins de la ville.
Même si les responsables des Forces Nouvelles ont rapidement mis un terme à cet incident, Guillaume SORO a souligné le 21 mars 2008, que la question du financement était devenue «centrale». Il faut des «sous» pour sécuriser «spirituellement» tous ces jeunes gens qui sont venus à la guerre pour des motifs souvent mercantiles. «A Abidjan c’était dur, et, on est venu ici pour nous chercher», voilà le motif principal de leur «engagement». Maintenant que certains d’entre eux sont devenus des «barons» il sera difficile de leur faire lâcher prise. On touche là aux causes profondes de cette crise, identitaire certes, mais reposant d’abord sur des raisons économiques. Dans cette Côte d’Ivoire baptisée «miracle de l’Ouest africain», dans les années 80, les laissés-pour-compte de la croissance économique étaient très nombreux. Et, quand le débat politique a été vicié par des apprentis sorciers qui y ont introduit la «variable» ethnique, les deux camps n’ont eu guère de peine à recruter leurs troupes. Ce sont ces «soudards» qu’il va falloir désarmer et réintégrer pour donner de véritables chances à la paix. Une équation pas du tout simple à l’analyse d’autres crises sous-régionales qui connaissent des résurgences sporadiques du fait des bandes armées. Comme dirait l’autre, il y a du pain sur la planche en Côte d’Ivoire.
Par
Alpha YAYA
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