L'opinion N°549
Du 16 au 22 avril 2008

Editorial

Le Kenya loin de la sortie

Tout ça, pour ça, pourrait-on donc lancer avec un pincement au cœur, devant le gâchis dans lequel des politiciens ont conduit ce pays qui était un des arguments des Afro-optimistes qui n’avaient de cesse de le prendre en exemple, pour montrer que l’Afrique était capable d’autre chose que des spectacles apocalyptiques qu’on nous sert à longueur de journées.
On peut comprendre le scepticisme général qui accompagne la naissance de ce gouvernement car à bien d’égard, il est beaucoup plus la résultante des pressions sur les acteurs politiques que de leur volonté de bâtir la paix dans le pays. Et cela fait mal au cœur car on a l’impression que tous ces 1500 morts et ces dégâts de divers ordres ne sont pas suffisamment significatifs pour les obliger à mettre de l’eau dans leur vin pour privilégier l’essentiel.

Ouf ! La classe dirigeante kenyane est enfin parvenue à l’accord de partage du pouvoir, censé mettre un terme à la violente crise politico-sociale née de la contestation des résultats de l’élection présidentielle du 27 décembre 2007. Une crise qui aura donc duré plus de trois mois, fait quelque 1500 morts, des dizaines de milliers de blessés et 300 000 personnes déplacées au cours des émeutes et des massacres interethniques qui auront aussi occasionné des dégâts matériels dont les stigmates marqueront des décennies encore ce pays réputé stable parmi les plus stables et un exemple de démocratie sur le continent.
Un Premier ministre flanqué de deux vice-Premiers ministres qui vont diriger une équipe de 40 ministres et 53 ministres adjoints ; pour un gouvernement de «grande coalition», il faut dire que c’en est vraiment une. Au point qu’on ne peut s’empêcher de se demander où se trouvent le consensus et le compromis qu’il dit traduire. La preuve que les négociations ont été rudes et qu’on n’est pas encore sorti de l’auberge.
Tout ça, pour ça, pourrait-on donc lancer avec un pincement au cœur, devant le gâchis dans lequel des politiciens ont conduit ce pays qui était un des arguments des Afro-optimistes qui n’avaient de cesse de le prendre en exemple, pour montrer que l’Afrique était capable d’autre chose que des spectacles apocalyptiques qu’on nous sert à longueur de journées.
On peut comprendre le scepticisme général qui accompagne la naissance de ce gouvernement car à bien d’égard, il est beaucoup plus la résultante des pressions sur les acteurs politiques que de leur volonté de bâtir la paix dans le pays. Et cela fait mal au cœur car on a l’impression que tous ces 1500 morts et ces dégâts de divers ordres ne sont pas suffisamment significatifs pour les obliger à mettre de l’eau dans leur vin pour privilégier l’essentiel.
Cela fait mal au cœur car, et de toute évidence, c’est dire que personne ne répondra et n’assumera les conséquences de cette crise dont les responsables sont bien connus de tous. Et pourtant, ce qui s’est produit dans ce pays deux mois durant défi l’entendement et cela n’est pas autre chose qu’un crime contre l’humanité. Un simple accord politique fera donc passer tout entre pertes et profits. Les nombreux morts, blessés et autres victimes n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Le doux euphémisme de sacrifice pour une noble cause n’y changera rien. Bien pire c’est une vaste hypocrisie, une escroquerie sur le dos du peuple kenyan, qui n’a d’ailleurs pas fini d’en voir des vertes et pas mûres.
Car, déjà le traitement des 93 ministres va lui coûter cher, sans compter les dégâts à réparer, le tissu social à recoudre et l’avenir à construire. Le président de la commission kenyane des Droits de l’Homme n’a pas tort de présager que le gouvernement de «grande coalition» va coûter trop cher et ne va pas aider à mener les réformes nécessaires et indispensables pour redresser la situation du pays. En effet, non seulement le président dont l’élection a été contestée a refusé de partager les ministères de souveraineté avec l’opposition mais son intransigeance indique qu’il ne laissera pas carte blanche au Premier ministre pour conduire la barque. On est donc à la veille d’une période houleuse qui sera marquée par des crises dont nul ne peut véritablement prévoir l’ampleur. Mais avec ce qu’on a déjà vu il faut craindre que le pire ne soit à venir.
Il est donc trop tôt de se réjouir et de relâcher la pression. Il faudrait plutôt accroître celle-ci puisque c’est le seul langage que la classe dirigeante kenyane semble en mesure de comprendre. Mieux vaut prévenir que guérir dit-on. Surtout lorsque l’enjeu est aussi important.

Par Cheick AHMED
cheickahmed001@yahoo.fr

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