L'opinion N°563
Du 23 au 29 juillet 2008

Editorial

Du Darfour à la Bosnie

En effet, selon de nombreux analystes, l’émission d’un mandat d’arrêt contre le président soudanais dans les conditions actuelles pourrait avoir des conséquences désastreuses sur l’ensemble de la sous-région. Alors pourquoi tenter le diable ? A moins que, derrière cette inculpation, il n’y ait des raisons étrangères à la recherche de solutions viables au drame du Darfour. C'est vrai El Bechir est indéfendable et qu'il mériterait amplement de prendre place sur le siège des accusés mais faut-il pour autant se précipiter au risque de compliquer l'équation. A cet effet, l’arrestation lundi dernier à Belgrade du criminel le plus recherché d’Europe, le «bourreau de Sarajevo», Radovan KARADZIC pour ne pas le nommer, en cavale depuis treize ans est-elle tout à fait fortuite ?

Inculpation du président soudanais Omar Hassan EL-BECHIR par le Procureur Général de la Cour Pénale Internationale (CPI) pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide au Darfour, début de négociations directes entre les principaux protagonistes de la crise au Zimbabwe avec la première poignée de mains depuis dix ans entre le président MUGABE et son opposant irréductible TSVANGIRAÏ, arrestation à Belgrade après une cabale de treize ans de Radovan KARADZIC inculpé par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie, la semaine dernière et celle en cours aura été tout sauf insipides pour la communauté internationale, apportant un grain de sel aux parties de cache-cache dans lesquelles les uns et les autres semblaient se complaire.
On pourra en effet tout dire ou penser de la décision du Procureur Général de la CPI, sauf qu’elle aura été un coup d’épée dans l’eau. Tout au contraire, elle a eu l’effet d’un grand coup de pied dans la fourmilière, mettant hors de leur lit des diplomates de tous les niveaux et de tous les horizons. Analystes et observateurs n’ont pas été en reste. Il faut dire que si, on la voyait venir avec les pressions qui se faisaient de plus en plus fortes sur les autorités soudanaises du fait des agendas politiques qui s’accéléraient dans certains pays occidentaux, on était tout de même loin d’imaginer que les initiatives du procureur Luis Moreno OCAMPO feraient autant de vagues. D’autant que, comme à leurs habitudes, les autorités soudanaises avaient opposé une fin de non recevoir sèche aux propositions avant-coureurs colportées par une diplomatie souterraine qui voulait qu’elles livrent les deux inculpés qu’elles protégeaient, pour en retour éviter de voir le président les rejoindre sur la liste des personnes nommément mises en cause dans le drame du Darfour. C’est vrai que l’argument de la non-reconnaissance de la CPI par le pays est parfaitement logique et qu’en pareille circonstance, les promesses n’engagent que ceux qui y croient, mais il semble qu’elles n'aient pas pris toutes la mesure de la situation, puisqu’elles se retrouvent à mettre à contribution tous leurs réseaux d’amis et même d’adversaires pour tenter d’endiguer le problème. La Ligue arabe, l’Union africaine, les amis membres du Conseil de Sécurité de l’ONU, des réseaux de personnalités et même l’ennemi cordial, le Tchad, sont mis à contribution pour faire échec au processus devant déboucher sur un mandat d’arrêt contre le président EL-BECHIR.
Evidemment en pareille occurrence, on n’as pas le temps de faire le tri des arguments et le risque est grand de les voir se télescoper et donner l’impression qu’on serait prêt à tout pour éviter un pétrin dans lequel on s’est mis soi-même ; et de la pire des manières.
En vérité quelle crédibilité a aujourd’hui l’UA lorsque son Conseil de paix et de sécurité suggère, certainement à juste raison, de retarder la procédure pour «ne pas mettre en péril les efforts de paix…». Comment peut-on lui faire confiance, elle qui n’a jusque-là pas pu infléchir notablement la position du Soudan, lorsqu’elle préconise la création d’une commission de personnalités éminentes du continent pour formuler des recommandations en vue de situer les responsabilités dans le drame darfourien et œuvrer à la réconciliation nationale. Que penser de l'engagement de la ligue arabe à encadrer le Soudan jugements diligents et respectueux des normes internationales de tous les mis en cause. On peut valablement penser à une fuite en avant, si ce n’est à des manœuvres de compromission même si, en d’autres circonstances, on aurait pu accorder à l'une et à l'autre le bénéfice du doute d’autant que leurs demandes ne soient pas fondamentalement dénuées de toute logique et qu’en face, le camp des accusateurs, on est loin d’être plus propre. En effet, d’une part, le moins que l’on puisse dire, c’est que le rapport du procureur est des plus bancals puisqu’il laisse totalement de côté les éventuelles responsabilités de l’autre partie au conflit, d’autre part, le dispositif de mise en route de la justice internationale prévoit l’association des tribunaux régionaux et l’UA, ce qui donne à cette dernière, tout comme à la Ligue arabe des rôles à prendre en compte. Alors quoi de plus normal que ces deux organismes veuillent s’assumer entièrement. De même, le statut de Rome créant la CPI autorise tout à fait l’intervention réclamée par l’UA puisqu’en son article 16 il stipule qu’«aucune enquête, ni aucune poursuite ne peuvent être engagées ni menées (…) pendant les douze mois qui suivent la date à laquelle le Conseil de Sécurité a fait une demande en ce sens à la Cour».
L’UA ne négocie donc pas de passe-droits. Sa démarche est parfaitement légale et légitime. Elle est d’ailleurs d’autant fondée à le faire que tout en réaffirmant son indépendance, le SG de l’ONU n’en demande pas moins à la CPI de mesurer les conséquences de ses actes car il s’agit aussi de trouver "l’équilibre juste entre le devoir de justice et la poursuite de la paix." On appelle cela du pragmatisme politique ; ce qui est loin des incantations de certains acteurs qui n’y verront qu’une prime à l’impunité. En effet, selon de nombreux analystes, l’émission d’un mandat d’arrêt contre le président soudanais dans les conditions actuelles pourrait avoir des conséquences désastreuses sur l’ensemble de la sous-région. Alors pourquoi tenter le diable ? A moins que, derrière cette inculpation, il n’y ait des raisons étrangères à la recherche de solutions viables au drame du Darfour. C'est vrai El Bechir est indéfendable et qu'il mériterait amplement de prendre place sur le siège des accusés mais faut-il pour autant se précipiter au risque de compliquer l'équation. A cet effet, l’arrestation lundi dernier à Belgrade du criminel le plus recherché d’Europe, le «bourreau de Sarajevo», Radovan KARADZIC pour ne pas le nommer, en cavale depuis treize ans est-elle tout à fait fortuite ? N'est-ce pas que la justice internationale peut prendre tout son temps, mais qu'elle fini toujours par arriver ? Les hauts faits de «crimes» de KARADZIC sont trop nombreux et effroyables pour être listés ici. On peut seulement rappeler qu’il avait menacé le peuple musulman de Bosnie d’extinction si cette contrée de l’ex-Yougouslavie proclamait son indépendance ; qu’il rêvait d’une Bosnie serbe et ethniquement pure ; qu’il avait conduit le siège de Sarajevo qui a duré 43 mois avec des bombardements massifs presque quotidiens et qu’il avait donné l’ordre de prendre la ville de Siebrenica en zone sécurisée par l’ONU et d’y perpétrer un ignoble nettoyage ethnique systématique. Il aura fallu 13 ans malgré une promesse de récompense de 5 millions de dollars pour toutes informations pouvant aider à sa capture, pour mettre la main sur lui. Une arrestation qui tombe à pic pour mettre davantage la pression sur EL-BECHIR qui, soit dit en passant, sera le premier président en exercice dans cette situation si la CPI délivrait le mandat d’arrêt réclamé par le procureur OCAMPO.
L’actualité, c’est aussi les frémissements de paix qui se font sentir du côté du Zimbabwe où le médiateur Sud-africain tant décrié a néanmoins réussi à mettre sur rails un processus de négociation directe entre tous les protagonistes de la crise que vit le pays. Si les symboles ont encore un sens, on ne peut pas ne pas saluer la poignée de mains entre les deux principaux adversaires, MUGABE et TSVANGIRAÏ. Surtout que la dernière remonte à une dizaine d’années. A la suite de l'accord-cadre accepté d'accord partie, les Zimbabwéens sont depuis mardi dernier en pourparlers sur tous les sujets qui fâchent et se sont engagés à parvenir à des compromis viables, convaincus qu’ils sont qu’ils n’ont pas d’autre choix s’ils veulent éviter à leurs populations de continuer à souffrir le martyre de massacres, de violences déverses, de famines et à leur pays une descente aux enfers inéluctable qui pourrait le conduire à un génocide. Les Africains l’ont toujours dit, c’est aux Zimbabwéens et aux Zimbabwéennes seuls de faire la paix. La communauté internationale n’a d’autre rôle que de les y aider. Un rôle d'arbitre, de facilitation! Alors, que comprendre quand, pendant qu’ils se donnent la main, certains travaillent à pousser Zimbabwéens les uns des autres en prenant à partie un des protagonistes ! Certainement et sans nul doute de l’incurie et de l’incitation à la haine. L’Union européenne qui vient de renforcer ses sanctions contre les partisans de MUGABE ne fait pas autre chose !
partisans de MUGABE ne fait pas autre chose !

Par Cheick AHMED
cheickahmed001@yahoo.fr

 

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