L'opinion N°567
Du 20 au 26 Août 2008

Editorial

L’Occident dans de sales draps !

Toujours est-il que l’Occident devrait s’en prendre à lui-même pour avoir tout fait et parfois sans raison valable pour la réduire à sa portion congrue. C’est le cas de ce fameux bouclier anti-missiles que les Américains veulent installer à ses portes ou encore de l’extension de l’OTAN aux pays appartenant à son ex-zone d’influence. Comment, dans un tel contexte, vouloir qu’elle laisse faire sans réagir d’autant que dans le même temps on lui demande de jouer aux bons offices sinon de faire pression sur certains de ses alliés sur certains dossiers.

En décidant dans la nuit du 7 au 8 août dernier de réduire par la force ses irrédentistes ossètes du Sud, au moment où le monde entier avait, pour ainsi dire, les yeux rivés sur le «nid d’oiseaux» (1) dans l’attente du fameux «8h 8mn du 8/8/2008» (2) et dans cette occurrence se rinçait les yeux sur des images volées des répétitions de cette cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques annoncée grandiose, le président Mikhaël SAAKACHVILI de la Géorgie avait certainement des idées derrière la tête et était persuadé sans aucun doute d’un résultat foudroyant, du fait de l’effet de surprise. Eh bien, résultat foudroyant, il y en a eu et même doublement ; et à son corps défendant.
En effet, après une nuit de bombardement, qu’on dit d’une telle violence qu’elle a réduit la capitale de l’Ossétie du Sud à l’état de ruine, mis en déroute la résistance ossète et sur les routes des milliers de femmes, de vieillards et d’enfants, ses armées investissaient la province séparatiste sans coup férir. Une véritable guerre éclaire qui rappelle le «blitzkrieg» (3) dont la redoutable efficacité avait permis à l’Allemagne nazie de conquérir presque toute l’Europe en deux années. L’objectif premier était largement atteint et le «grand stratège» SAAKACHVILI pouvait se frotter les mains pour avoir mis un terme à 15 années de tergiversation, d’état de ni guerre, ni paix avec les séparatistes en rétablissant l’intégrité du territoire en même temps qu’il redorait le blason de la fierté nationale meurtrie des siècles durant par le grand frère russe qui, par trois fois dans l’histoire avait dicté sa loi dans le pays. Mais voilà, même surpris, ledit grand-frère ne voulait pas laisser les choses en l’état et le fera savoir et voir avec une brutalité qui surprendra toute la communauté internationale. C’est à croire qu’il était à l’affût et n’attendait que la moindre occasion pour en découdre. C’est d’ailleurs l’avis de certains analystes pour lesquels la Georgie a été piégée.
En effet, en deux jours l’armée géorgienne a été mise en déroute et sommée de regagner ses casernes, des casernes pour l’essentiel détruites, par l’aviation russe ; le pays est soumis à un blocus aérien, portuaire et terrestre qui ne dit pas son nom, l’Armée russe occupe le territoire géorgien au-delà de l’Ossétie. Un véritable fiasco sur le plan militaire qui a fragilisé l’unité nationale qui s’était faite autour du président SAAKACHVILI du fait de la guerre.
Sur le plan diplomatique et politique c’est tout naturellement le branle-bas de combat avec en première ligne l’Union européenne et les Etats-Unis d’Amérique et leur organisation militaire commune, l’OTAN. Ça vole dans tous les sens et ça parle sur tous les tons tandis que la Russie souffle le chaud et le froid, plutôt le chaud à telle enseigne que certains analystes n’hésitent pas à affirmer qu’on assiste à un retour au galop à la guerre froide.
Assurément la Géorgie a perdu la guerre. Bien pire, elle place ses alliés dans une situation embarrassante devant une Russie qui semble avoir bouffé de la vache enragée. La guerre perdue, il leur reste à faire la paix, mais là aussi ils sont loin d’avoir toutes les cartes en mains. En effet sûrs de leur fait et se tablant sur des précédents (Kosovo, Afghanistan, Irak…) qu’ils jettent à la face de leurs adversaires, les Russes entendent tirer le maximum de leur avantage en leur faisant comprendre sans aucune ambiguïté que la Russie est de retour et n’entend plus subir en spectatrice les initiatives du bloc occidental. C’est tout l’enjeu de cette énième guerre du Caucase dont les objectifs sont loin d’être territoriales.
La Russie se rebiffe donc et veut avoir à donner son opinion dans la conduite des affaires du monde. Le moyen qu’elle a choisi pour le faire est-il le meilleur ? A chacun son opinion. Toujours est-il que l’Occident devrait s’en prendre à lui-même pour avoir tout fait et parfois sans raison valable pour la réduire à sa portion congrue. C’est le cas de ce fameux bouclier anti-missiles que les Américains veulent installer à ses portes ou encore de l’extension de l’OTAN aux pays appartenant à son ex-zone d’influence. Comment, dans un tel contexte, vouloir qu’elle laisse faire sans réagir d’autant que dans le même temps on lui demande de jouer aux bons offices sinon de faire pression sur certains de ses alliés sur certains dossiers. C’est le cas notamment de l’Iran et de la Corée du Nord pour leurs programmes nucléaires, en Afganisthan et en Palestine, voire de la Chine avec laquelle elle a quelques atomes crochus et du dossier sur la course aux armements.
A dire vrai, l’Occident a plus besoin d’une Russie forte qu’elle ne le croit. Une Russie insignifiante c’est certainement plus de liberté pour l’Iran et autres. Même si certains milieux occidentaux en ont toujours une peur bleue, la réal-politik commande de s’en accommoder. Dans le conflit actuel, on ne voit pas comment l’Occident pourrait agir autrement que de négocier avec elle une sortie honorable pour tous. C’est SAAKACHVILI qui n’a rien compris, qui croyait naïvement que ses amis allaient accourir pour lui sauver la mise en obligeant la Russie, au besoin militairement, de ne rien faire après son coup de force en Ossétie du Sud. Il lui a même fallu insister en multipliant les appels au secours pour que les USA consentent à hausser le ton, tandis que l’Union européenne n’a pas trouvé mieux que d’offrir ses bons offices pour arracher un cessez-le-feu qui fait la part belle à la Russie laquelle traîne d’ailleurs des pieds à appliquer. Les désillusions doivent être graves d’autant qu’à l’intérieur des voix commencent à s’élever pour dénoncer le caractère aventureux de l’offensive du 8 août.
Pour revenir aux Occidentaux, avaient-ils seulement le choix de faire autrement ? C’est sûr, les avis divergent, d’autant qu’il est certain que cette crise et sa gestion vont notablement et durablement influencer le jeu des acteurs dans la région. En effet, les anciens satellites soviétiques qui ont rejoint l’UE doivent se poser des questions sur le poids qu’ils pèseraient en cas de pépins avec cette même Russie et si l’UE était placée dans le dilemme de choisir entre eux et leurs relations avec la Russie. Ça ne doit pas rigoler et il y a fort à parier qu’ils font tout ce qui est en leur possibilité pour éviter un précédent qui pourrait leur coûter cher. On comprend dès lors qu’ils se liguent et apportent leur soutien à la Géorgie. Mais ont-ils seulement le choix et de la voix dans cette affaire où tout se décide en réalité à Paris et à Berlin ? On le sait c’est Paris qui a dit de privilégier les négociations et c’est Berlin qui demande aujourd’hui un simple retrait russe «du cœur de la Géorgie» malgré une rhétorique guerrière et un accord de cessez-le-feu qui demande aux belligérants de revenir à leurs positions d’avant la guerre.
En réalité on a l’impression que l’OTAN est sérieusement dans de sales draps. Elle se trouve dans les faits dans l’incapacité d’obliger la Russie à quoi que ce soit. Une impuissance qui se traduit par cette question d’un journaliste : «La Russie n’a pas encore retiré ses troupes et des gens sont en train d’être tués en Géorgie. Qu’allez-vous faire ?». La réponse du ministre français des Affaires étrangères est tombé cinglante : «Cette question est une impasse !». C’était à l’issue de la réunion extraordinaire de l’Organisation sur la crise tenue le 19 août et qui était censée accoucher de mesures fortes devant contraindre la Russie à plier. Et d’expliquer que beaucoup a été déjà fait sinon Tbilissi aurait été depuis longtemps occupée ; qu’il ne fallait pas fermer toutes les portes ; que la situation n’était pas analysée de la même manière par tous les 26 pays… Quand, dans le même temps, la Russie menace de revoir sa coopération avec l’OTAN alors que celle-ci voyait cette perspective comme une sanction, on ne peut que penser à l’arroseur arrosé. Comme pour enfoncer le clou le représentant de la Russie auprès de l’OTAN n’a pas hésité à l’issue de la conférence extraordinaire d’affirmer à propos des menaces de bloquer son adhésion à l’OMC que «c’est maintenant clair que toutes les déclarations, toutes les accusations, étaient juste un bluff» et d’asséner que «la montagne a accouché d’une souris». o


Notes
(1) : Nid d’oiseaux : Stade Olympique de Pékin où a eu lieu l’ouverture des Jeux Olympiques. Il est construit sous la forme d’un nid d’oiseau.
(2) : 8H 8mn, du 8/82008 : Heure précise du début de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, choisit en fonction de la croyance chinoise qui voit dans le chiffre 8, un chiffre porte-bonheur.
(3) : Blitzkrieg : Guerre éclair (en Allemand). Doctrine militaire développée durant la première phase de seconde guerre mondiale. Consiste à vaincre ses adversaires par une concentration d’armements offensifs (chars, avions et artillerie) sur un front réduit. Ces forces pratiquent une brèche dans les défenses opposées permettant aux blindés de pénétrer rapidement et de manœuvrer derrières les lignes ennemies. Elle a permis à l’Allemagne d’envahir la Pologne (1939), le Danemark et la Norvège (avril 1940), la Belgique, les Pays-Bas, et Luxembourg, et la France (mai 1940)… tour à tour

Par Cheick AHMED
cheickahmed001@yahoo.fr

 

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