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LA UNE du 1er au 07/10/08
DOSSIER : N°573 du 1er au 07 Octobre 2008

Crise financière mondiale
L’Etat américain « brûle » actuellement ce qu’il a adoré hier

Le moins que l’on puisse dire, c’est que depuis début septembre la finance internationale est au plus mal avec les faillites en cascades des banques américaines et européennes. Pour en savoir davantage sur les causes et les conséquences de ce cataclysme, nous nous sommes entretenus avec le Pr. Taladidia THIOMBIANO, spécialiste en économétrie et directeur du Centre d’Etude, de Documentation et de Recherches Economiques et Sociales (CEDRES).

Depuis début septembre, la finance mondiale est ébranlée par une crise majeure. Comment en est-on arrivé là ?
Taladidia THIOMBIANO (TT) :
C’est un problème qui date de très longtemps. Il s’agit d’un effet cumulatif qui est arrivé à terme au cours de ces dernières semaines. C’est donc un long processus qui remonte d’une trentaine d’années avec le libéralisme tout azimut prôné par un certain nombre de dirigeants occidentaux, notamment l’ancien premier ministre M. Thatcher en Grande Bretagne et l’ancien président R. Reagan aux Etats-Unis. Il s’agissait en quelque sorte du « laisser faire et du laisser-aller ». C’est-à-dire de la loi du marché. Partant de ce principe, il y a eu une libéralisation sans contrôle de l’Etat dans tous les domaines.
Il y a un second aspect relevant également de la théorie économique. C’est le changement des politiques économiques face à la reconstruction de l’Europe, auxquels ces pays occidentaux étaient confrontés après la Deuxième Guerre mondiale. Cela a amené à adopter ce qu’on appelle la politique keynésienne qui consistait à ne plus se fier totalement au marché en tant que tel mais que l’Etat puisse intervenir pour réguler cette situation de marché tout en restant dans le cadre libéral. Il y a eu comme un âge d’or avec cette politique. Mais comme toute politique économique, elle a fini plus ou moins par s’essouffler. C’est ainsi que certains économistes ont préconisé d’une part, qu’il n’y ait aucune intervention de l’Etat. D’autre part, qu’il y ait la primauté de la monnaie, en quelque sorte les banques, sur l’activité économique. C’était la doctrine des économistes comme le prix Nobel d’économie, l’américain FRIEDMAN.
Ce contexte historique, explique en grande partie les différents effets cumulatifs au cours de ces trente dernières années qui ont abouti à la domination des banques, le rôle de la monnaie dans le processus de la croissance et au libéralisme sans contrôle.
Partant donc de là, les banques, notamment aux Etats-Unis se sont mises à prêter de façon inconsidérée de l’argent en particulier dans le secteur immobilier. Elles prêtaient de manière exagérée sans aucune garantie même à des gens dont le revenu était très faible. Tout le monde s’est donc mis soit à acheter soit à construire des maisons, parce que le secteur était rentable.
A un moment donné, il y avait des maisons à louer ou à vendre plus que les gens n’en voulaient. Cela a entraîné une chute de l’immobilier. Ce qui veut dire que ceux qui ont pris les prêts auprès des banques ne pouvaient plus rembourser. Ainsi, les épargnants n’arrivaient plus à entrer en possession de leur argent puisque les banques commençaient à être en état de cessation de paiements. Voilà comment les faillites de ces banques ont commencé.
Comme le système économique est global, tous les secteurs de l’économie nationale ont commencé à être éprouvés. Mais, concrètement il s’agit d’une crise bancaire et partant financière, qui peut se propager à l’ensemble de l’économie mondiale, si des mesures efficaces ne sont pas prises.

Pouvez-vous donc être plus explicite sur ces fameux «Subprimes» dont on parle tant?
TT :
Les «subprimes» comme je le disais tantôt, c’est le fait que les banques aient prêté une grande quantité d’argent aux agents économiques dans le secteur immobilier. C’était une occasion pour beaucoup de s’acheter un appartement ou de construire. Il y a eu à cet effet un engouement pour l’immobilier. A un moment donné, il y avait une disponibilité de logements qui dépassait les besoins ou la demande des gens. Le prix du loyer ou des maisons a donc commencé à baisser. Si fait que les contractants des prêts ne pouvaient plus rembourser leurs traites et cela a entraîné les banques dans une situation de tourmente où elles n’avaient plus de disponibilités pour leurs épargnants. Si un épargnant vient pour faire un retrait de 100 000 francs et que la banque est incapable d’honorer ses engagements, il suffit qu’un deuxième rencontre le même problème pour que la rumeur se propage partout. Il va se produire une panique dans l’opinion. Alors, les agents économiques et les ménages vont se bousculer aux portes des banques pour réclamer le remboursement de leurs placements. C’est ce qui s’est plus ou moins passé.

Qu’est-ce qui explique le fait que lorsque l’économie américaine a des difficultés cela se répercute sur tout le monde ?
TT :
Il y a plusieurs explications. Avant tout, les Etats-unis constituent la plus grande puissance économique mondiale. Le deuxième facteur est qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le dollar est devenu la monnaie universelle.
A partir du moment où toutes les activités économiques au plan international sont libellées en dollars, s’il y a une crise économique ou financière aux Etats-Unis, cela se ressent forcément dans le monde entier.

Jusqu’où ira cette crise et quelles seront ses répercussions sur les autres économies?
TT :
A écouter les dirigeants occidentaux en particulier le discours du président BUSH à l’Assemblée générale des Nations Unies, de même que son message adressé à ses compatriotes, il s’avère que cette crise est quand même très grave. Pratiquement depuis la crise de 1929, cette crise est la plus importante que l’on puisse observer. C’est une crise financière qui a eu des répercussions au niveau de la bourse et cela a entraîné des répercussions sur l’ensemble des activités économiques compte tenu du fait qu’il y a un lien assez étroit de tout le système économique mondial. En fait, à partir du moment où il y a une mondialisation des activités économiques, si les pays les plus économiquement puissants se trouvent atteints dans leur économie, il est évident que c’est le monde entier qui va être enrhumé.
C’est la raison pour laquelle le président des Etats-Unis a plus ou moins proposé une solution de sauvetage du système financier en injectant 700 milliards dollars dans le système bancaire. Il s’agit de racheter ces actions qui ne valent plus rien aux banques en espérant que cela va leur donner un nouveau souffle tout en rétablissant une certaine confiance pour qu’il n’y ait pas un effet tâche d’huile à la fois au niveau de la bourse et de toute l’activité économique.

Mais, est-ce la solution ?
TT :
Ce n’est peut-être pas la solution mais il y a une certaine logique du système économique. Comme je l’ai dit au début, il n’y a pas une remise en cause des fondements du système, à savoir le marché et la concurrence. On estime que le marché doit s’autoréguler et chaque fois qu’il y a un déséquilibre qui s’installe à un certain niveau, la « main invisible » va se charger de corriger ces imperfections. On a vu concrètement que ce n’est pas souvent le cas dans les faits.
Mais en intervenant avec 700 milliards de dollars pour racheter les actions des banques, cela veut dire qu’on quitte dans une certaine mesure cette logique du marché, de la concurrence et de la non intervention de l’Etat. La nouvelle logique à travers ce mécanisme de rachat des actions de ces banques, l’Etat américain « brûle ce qu’il a adoré hier », car il devient plus ou moins propriétaire de ces banques puisqu’il détient presque la totalité des actions. Ce qui est contraire à la théorie longtemps soutenue et entretenue au reste du monde.

Justement en plus de cette volonté gouvernementale de purger le système financier, Washington a nationalisé des sociétés. Peut-on parler de l’effondrement du libéralisme ou plutôt du mythe du libéralisme triomphant ?
TT :
Ce n’est pas du tout l’effondrement du système libéral. Si vous avez écouté le discours du président français, SARKOZY, il ne remet pas en cause les fondements du système libéral. Ce qu’il dénonce c’est le fait d’écarter totalement l’Etat dans son rôle de garant de l’activité économique ou de gendarme du système économique aux plans national et international. Mais, il est, et demeure dans la logique du libéralisme ou du marché en tant que tel.
Quant à savoir s’il ne s’agit pas du mythe du libéralisme triomphant, on peut dire effectivement que cette crise lève une partie du voile de ce mythe du libéralisme auquel les gens croyaient à 100% et à l’autorégulation de l’économie par le marché. Je crois que c’est une erreur fondamentale parce que depuis que le système libéral est né au 19e siècle, il y a eu une multitude de crises économiques avec des ampleurs souvent différentes. Il faut se rappeler seulement que la plus importante a été celle de 1929. Justement, les pays occidentaux ont encore en mémoire le désastre causé par cette crise qui a fini par conduire à la guerre de 1939-1945. C’est la raison pour laquelle il y a eu face au libéralisme, les théories telles que le marxisme et le socialisme ; d’autant plus qu’on ne pouvait pas faire une grande confiance à l’entreprise, au marché et à la concurrence. Ensuite, il y a eu la théorie de Keynes, qui veut que dans le contexte du libéralisme, l’Etat fasse le gendarme pour éviter justement certains abus, tel qu’on l’a vu dans la crise actuelle. Cette politique économique a fait effectivement ses preuves dans l’efficacité, mais, malheureusement à un moment donné, certains économistes ont remis cela en cause en disant que l’Etat ne doit pas du tout intervenir et que c’est le marché qui doit jouer son rôle de régulateur à 100%. Avec la situation actuelle, on peut dire que ce mythe s’est partiellement écroulé. Les débats sont relancés pour la construction de nouvelles théories économiques.

Pendant que les institutions de Bretton Woods incitent les pays sous-développés à la privatisation voilà que l’Amérique, chantre du libéralisme, s’adonne à la nationalisation. N’est-ce pas un signe des temps ?
TT :
Je faisais partie à l’époque des économistes qui ont participé aux débats à Clermont Ferrand sur les programmes d’ajustement structurel (NDLR, PAS), quand on voulait les introduire dans les pays en développement et particulièrement en Afrique. Je me souviens que nous étions quelques économistes africains à avoir dénoncé ces programmes d’ajustement structurel qui se fondaient sur la libéralisation totale des activités économiques, la spécialisation des pays africains dans l’agriculture pendant que les Etats développés devaient se spécialiser dans les activités industrielles. Mais les Etats africains n’ont pas voulu écouter leurs économistes, à l’époque nous étions perçus comme de simples théoriciens parce que tout simplement, économistes que nous sommes, nous ne pouvions pas fournir une enveloppe financière quelconque. Il faut rappeler qu’en opposition à ces PAS, il y avait le Plan d’action de Lagos. Nous nous souvenons aussi que quand le Burkina Faso allait aux PAS dans les années 90, les autorités ont dit que «le
Burkina Faso allait en position de force». Ce qui est contradictoire quand on va aux PAS. Un malade ne dit pas à son médecin qu’il est en position de force en le consultant ou que tout va bien.
Alors que les institutions de Bretton Woods, notamment la Banque mondiale faisaient miroiter à nos Etats, en disant que s’ils acceptent ces politiques libérales, ils vont rééchelonner les dettes, en annuler une bonne partie avec le Club de Paris, le Club de Londres, patati patata. Elles ont même fait savoir que ceux qui voudraient des prêts, pourraient avoir des facilités de ces clubs. Bien entendu, le pays qui refuse ne devrait pas bénéficier d’aucune compassion.
Si vous vous souvenez, sous la Révolution ici, la Banque mondiale avait effectivement refusé d’accorder un certain nombre d’avantages au Burkina parce qu’il était reproché au régime de ne pas appliquer une politique libérale. En son temps, la Révolution voulait entreprendre un certain nombre de grands travaux tels que la construction du chemin de fer, Ouaga-Tambao, l’aménagement des barrages, mais les institutions de Bretton Woods se sont opposées.

Si on met bout à bout cette crise, la hausse vertigineuse du prix du pétrole, les subventions diverses des pays développés à leurs producteurs, les échecs de l’OMC, etc., n’est-on pas en droit de penser qu’il n’y a aucun ordre mondial et qu’on est dans une véritable jungle ?
TT :
En réalité, l’ordre économique international ou l’ordre mondial est défini par les plus puissants. En fait qu’est-ce qu’un ordre ? Même le désordre est un ordre. Quand vous mettez A avant B ou B avant A, c’est toujours un ordre. Mais ceci est fonction des hypothèses et des objectifs visés par celui qui définit l’ordre.
En effet, l’ordre économique mondial est défini par les plus puissants. Si je prends par exemple les subventions des pays développés à leurs agriculteurs, cela est tout à fait contraire aux théories économiques du libéralisme, parce que la théorie du marché, c’est la concurrence pure et parfaite. Cela signifie que l’Etat ne devrait pas intervenir, c’est le marché qui doit se charger de réguler tout le système économique. Celui qui n’est pas compétitif, disparaît du marché. En subventionnant par exemple leurs agricultures, cela signifie qu’elles ne sont pas compétitives. Donc les agriculteurs des pays développés devraient disparaître du marché et laisser place aux agriculteurs des pays en développement. Comme eux-mêmes le disaient, logiquement, ils n’ont pas un avantage comparatif et ils devront se spécialiser dans l’industrie ou dans la technologie de pointe telle que l’informatique. Mais malheureusement, on constate que ce n’est pas le cas. Vous voyez qu’ils ont défini deux ordres économiques contradictoires.
Ces pays-là continuent à subventionner leurs agricultures tout en dissuadant les pays en développement de le faire. Il appartenait donc à nos Etats de ne pas accepter ces politiques et de travailler sur le Plan d’Action de Lagos. Plan qui revient aujourd’hui sous une nouvelle variante, plus libérale, sous le titre de NEPAD.
La montée vertigineuse du prix du pétrole n’est pas un fait du hasard. Elle est fortement liée à l’invasion de l’Irak qui est un grand champ de pétrole. Comme c’est la famille BUSH basée au Texas qui contrôle l’importation du pétrole en spéculant sur le prix du baril, cela permet de financer la guerre en Irak.
L’autre aspect lié à la hausse du prix du pétrole c’est la relation entre le prix du baril et le dollar. Il y a eu depuis plus d’un an, une baisse continue du dollar voulue par l’Administration américaine pour permettre non seulement à l’économie d’être beaucoup plus compétitive mais aussi de provoquer la hausse du prix du pétrole. Le baril du pétrole étant indexé en dollar, si le dollar baisse, il va sans dire que tout producteur suivant la logique de la loi du marché, pour pouvoir sauvegarder son gain doit augmenter le prix de son bien. C’est donc logique que le prix du baril de pétrole monte face à la baisse du dollar. Vous voyez donc que cette crise n’est pas isolée.

Qu’est-ce qu’un pays du tiers-monde comme le Burkina peut-il tirer comme leçon de cette crise financière internationale ?
TT :
Il y a d’abord le fait qu’il ne faut pas suivre de manière aveugle les politiques économiques ou les institutions internationales telles que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Le deuxième point c’est qu’un pays souverain doit éviter de confier sa destinée à l’extérieur. Or, c’est ce que font la plupart de nos pays. On sait que, lorsque les pays développés ont des problèmes d’argent et qu’ils veulent s’endetter, ce n’est pas au FMI ou à la Banque mondiale qu’ils s’en vont. Ils vont plutôt le chercher sur le marché international. Parce que là-bas, le taux d’intérêt est beaucoup plus bas et il y a moins de contraintes. Mais quand il s’agit des pays en développement, on leur dit d’aller voir la Banque mondiale. Vous voyez que les chemins ne sont pas les mêmes. Et nous, nous continuons à l’accepter. A la décharge de ces institutions, c’est, qu’elles n’obligent aucun Etat à venir les voir.
Nous ne pouvons pas laisser les institutions internationales ou d’autres pays élaborer nos politiques économiques. Il y a quand même un certain nombre de problèmes que nous maîtrisons. Ensuite, nous avons des objectifs définis. C’est en fonction de cela que nous devons définir nos politiques économiques. C’est ce qui peut nous aider à éviter les erreurs du passé avec les programmes d’ajustement structurels qui au lieu de réduire la pauvreté, l’ont aggravée. Avant, c’était les PAS, après, on nous a parlé des objectifs du millénium pour réduire de moitié la pauvreté d’ici 2015. Avant ça, on nous a orienté vers la bonne gouvernance, la démocratie pour finir par nous dire de nous spécialiser dans la production agricole, etc. Ainsi, nous ne finissons pas de digérer une politique, que les experts de ces institutions nous apportent d’autres remèdes tout aussi miraculeux les uns que les autres.
Alors que pour pouvoir apprécier l’efficacité d’une politique, il faut l’expérimenter pendant au moins une dizaine d’années et quelquefois un peu plus. Au bout du compte, on finit par ne rien maîtriser et suivre, vous m’excuserez du terme, comme des moutons de Panurge.
Aujourd’hui, nous avons élaboré des politiques sectorielles. A titre d’exemple, l’enseignement dispose d’un programme, il y a un programme concernant le transport, un programme concernant l’agriculture, un programme sur la santé, bref dans tous les secteurs. Nous ne pouvons pas nous en sortir avec ces politiques sectorielles. Dans les pays développés, c’est plutôt un ensemble, il y a une interaction qui permet de voir la dynamique ou la croissance d’un secteur par rapport à un autre. Mais, si le ministre de l’Agriculture fait son programme et ignore ce qui se passe au niveau de l’Administration territoriale, de l’Environnement par rapport aux problèmes de gestion des terrains et à la dégradation de l’environnement par exemple, de même que si celui de l’Enseignement supérieur fait son programme et ignore la dynamique de l’enseignement primaire et secondaire, vous voyez les goulots d’étranglement qui vont s’en suivre. S’il ne planifie pas les types de cadres dont le pays a besoin et se met à former des économistes, des sociologues, des mathématiciens ou des juristes, alors qu’il faut davantage d’ingénieurs. N’est-ce pas une solution de facilité ? Dans ces conditions, on ne peut pas s’étonner que 50 ans après les indépendances, nous soyons en train de tendre toujours la main indéfiniment.

Est-ce que le libéralisme économique est une bonne voie pour les pays en développement comme le nôtre ?
TT :
Avant de revenir sur cette question, je vais ajouter d’autres éléments de réponses en ce qui concerne les conséquences de cette crise financière internationale. Les pays développés face à la crise, pourraient dans le cas des mesures à prendre, réduire leur aide envers les pays en développement. Ensuite, les exportations des pays en développement vers ces pays occidentaux peuvent être également baissées. Comme les entreprises auront moins d’activités dans ce cas de figure, le chômage va augmenter. Sans oublier qu’il y a des banques qui sont des filiales des banques internationales actuellement en crise. Donc, si la maison mère est en crise, il va y avoir une répercussion automatique sur les banques locales. Et s’il y a un état de cessation de paiements, cela veut dire que les épargnants au niveau local peuvent se retrouver dans la même situation que ceux des pays développés. Même si les liens ne sont pas assez forts et qu’on peut s’attendre au plan financier à des effets moins importants, il n’en demeure pas moins que ces effets peuvent avoir des conséquences assez néfastes sur la croissance économique générale de nos pays. Mais, si la crise financière perdure et s’étend à la bourse, on se trouvera dans une crise économique sans précédent. Dans ce cas, les pays africains n’y échapperont pas. Vous voyez rien qu’avec la petite crise alimentaire, ce qui s’en est suivi.
Au début des indépendances, il y a des pays qui avaient opté pour le libéralisme tels que la Côte d’Ivoire, le Sénégal. Il y en a qui avaient opté pour l’économie socialiste tels que le Ghana, la Tanzanie, le Mali, la Guinée… Ce que l’on constate, c’est que dans les deux situations, ça été des échecs. Et cela s’explique tout simplement par le fait que ce sont des systèmes qui ont été transposés sans effet d’adaptation, alors que lorsqu’on importe un système économique, il faut l’adapter par rapport aux réalités du pays.
Ce qui a fait le succès des économies européennes, américaines ou japonaises à travers le capitalisme ou le libéralisme, c’est qu’il y a chaque fois, une classe moyenne, dynamique qui prend les initiatives, et contrôlant la base économique, elle récupère le pouvoir politique et fait les orientations en fonction de ses intérêts. Au niveau du socialisme, il était dit que c’est la classe ouvrière qui devait être la classe porteuse. Mais si on prend le cas de l’Afrique, il n’existait pratiquement pas de noyau important de la classe ouvrière. On voulait faire des révolutions socialistes sans classe ouvrière. Prenons l’exemple du Burkina, la SN SOSUCO est la plus grosse société qui emploie le plus d’ouvriers, environ 2000. Il se trouve que cette classe ouvrière ne correspond pas aux caractéristiques telles que définies par Karl MARX et particulièrement par Lénine. On dit qu’une classe ouvrière est sans terre alors qu’à Banfora, chaque ouvrier a peut-être son lopin de terre et certains ont leur femme avec un petit commerce. Ce n’est pas tous bien sûr. Mais, ces ouvriers peuvent-t-ils manquer de terre dans leur village pour qu’on dise qu’ils sont sans terre ? Ainsi donc, tant qu’on ne comprend pas les fondements, les réalités d’une société, on ne peut pas élaborer une bonne politique économique pour amorcer un développement au profit de la majorité. Les Asiatiques ont essayé d’adapter cela en relation avec leur culture.
Ce n’est pas pour rien que lorsque Karl Marx a défini les différents modes de production, il a parlé du mode de production asiatique. Parce que ce n’était pas la même chose que le mode de production européen. Même au niveau africain, il y a eu beaucoup de débats pour savoir si on peut parler en Afrique d’un mode de production féodale ou esclavagiste, etc. Mais les débats ont montré qu’il y a eu l’esclavagisme mais il n’est pas certain que cela ait conduit à un mode production esclavagiste. De même, la chefferie et les grands royaumes africains ne sauraient se confondre aux féodalités européennes de l’époque et à l’existence d’un mode de production féodal.
Les deux systèmes dont vous avez parlé auraient bien réussi si on essayait de les adapter au contexte réel de nos sociétés.

Les pays sous développés gagneraient donc mieux à s’inspirer du modèle d’économie d’Etat de la Chine, qui est actuellement la deuxième puissance économique mondiale ?
TT :
Je vous ai dit tantôt que la Chine a ses spécificités. Les Asiatiques sont des hommes très disciplinés. Je me souviens qu’une fois j’étais à un colloque scientifique à Athènes (Grèce), la délégation japonaise qui comportait des grands professeurs n’a désigné qu’une seule personne qui parlait au nom de tout le monde. Je me suis alors amusé en disant au collègue Sénégalais avec lequel j’étais, que si c’était des Africains, chacun allait vouloir intervenir en se disant qu’il est un grand professeur, et ils ne pourraient rien obtenir. Alors que les Japonais par leur discipline ont réussi à récupérer la direction de l’institution.
Pour ce qui est de la Chine, il faut noter que c’est un cas exceptionnel. C’est d’abord un pays de plus d’un milliard d’habitants. On peut dire qu’ils sont arrivés là où ils sont de par la discipline qui les caractérise, le processus révolutionnaire de Mao Tse Tung, la combinaison du capitalisme et du socialisme et avec la discipline du parti. Aux Nations unies par exemple, la Chine ne dit rien sur beaucoup d’aspects politiques parce qu’elle est consciente de sa faiblesse sur un certain nombre de questions internationales par rapport aux pays européens et aux Etats-Unis.
Elle a compris qu’il faut d’abord se consolider à la fois aux plans économique et militaire et développer une technologie de pointe. Une fois qu’elle s’estimera assez forte, vous verrez ses prises de positions au plan international. Alors que c’est l’Afrique qui ne représente rien qui fait chaque fois les grands discours. La moindre des choses, c’est d’accepter se calmer et chercher à se développer et une fois que le rapport de force sera en sa faveur, elle pourra mieux se faire entendre.
Les Vietnamiens ont subi pendant des années les attaques des Américains et Français, mais ils font rarement la grande gueule. Si on vous demande aujourd’hui qui est le président du Vietnam, peut-être que vous ne le savez pas.
C’est un pays qui est effacé au plan international alors qu’ils auraient pu crier toujours qu’ils sont pauvres parce qu’on les a bombardés pendant cinquante ans, etc. Eux, ils ont intériorisé cela en se disant que la manière de prendre leur revanche, c’est de chercher à être puissant économiquement et militairement. Sinon, rien ne sert de se lamenter. Son adhésion à l’OMC (au départ il y a eu des oppositions) n’a pas souffert à la fin de débats parce qu’il est devenu un pays à revenu intermédiaire et ce, en un laps de temps.
Aujourd’hui le Vietnam est incontournable sur le marché international du riz et dans la fourniture d’un certain nombre de produits industriels.
Le Burkina est indépendant depuis 1960, et avec son premier plan quinquennal de développement tout juste après 1966, l’agriculture a été toujours considérée comme le moteur du développement. Avec la crise de la vie chère, on dit de mettre l’accent sur l’agriculture. Si comme on faisait autre chose que ça depuis.

Lorsqu’il y a eu le slogan «consommons burkinabè», tout le monde s’est mis à produire y compris les militaires qui faisaient de l’élevage, construisaient des ponts. Qu’en est il aujourd’hui ? Il y avait une certaine dynamique économique. Si on essayait de consommer ce que nous produisons, nous n’allons pas trop souffrir de la crise alimentaire internationale. Je ne dis pas qu’il faut prendre des mesures radicales pour que nous consommions ce que nous produisons. La consommation doit se faire de façon consciente. Le développement ne doit pas être extraverti. On ne peut pas continuer à consommer ce qu’on ne produit pas. Les importations de denrées alimentaires hypothèquent les importations de biens d’équipements pour le développement.

Le parcours du Professeur THIOMBIANO
Né en septembre 1948 à Fada N’Gourma dans l’Est du Burkina, le professeur Taladidia THOMBIANO, ancien doyen de la FASEG de 1982 à 1987, est un économiste chevronné. Après une licence ès Sciences économiques option Monnaie et Finances en 1972 à l’Université de Lyon II, il s’est dirigé vers Paris pour faire un DEA en économétrie à l’Université de Paris IX-Dauphine. Ensuite, en 1975, il obtint son Doctorat d’Etat ès Sciences économiques à l’Université de Paris II. Panthéon. Il est également certifié d’Economie de l’Environnement de l’Institut de Développement Economique (IDE) de la Banque mondiale.
Le Pr. Taladidia THOMBIANO dispense des cours à l’université de Ouagadougou, essentiellement en DEA du Programme de troisième cycle interafricain (PTCI) dont il a assuré la direction de 2004 à 2006. les matières qu’il y enseigne sont entre autres : Econométrie des séries temporelles ; Epistémologie économique ; Méthodologie de la Recherche ; Economie de l’Environnement.
Le Professeur a effectué une dizaine de missions d’enseignement dans de nombreux pays tels que le Sénégal, la France, le Togo, le Bénin, le Niger, le Cameroun, le Madagascar, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, etc…
Par ailleurs, il a fait des séjours académiques dans les universités Michigan State aux Etats-Unis, de Laval au Quebec, de Bordeau IV en France, de Groningen aux Pays-Bas.
Outre les nombreuses responsabilités académiques et administratives qu’il a eu à assurer, il faut souligner que depuis 2006, il est membre permanent de la Commission des experts de l’Union Africaine (UA) sur l’Enseignement supérieur en Afrique. En janvier 2008, il a été désigné comme membre du comité de pilotage de la cellule de réflexion du ministère de l’Economie et des Finances.
Le Pr. THOMBIANO est depuis 2004, directeur du Centre d’Etudes, de Documentation, de Recherches Economiques et sociales (CEDRES) de l’Université de Ouagadougou.

Ses publications
-Introduction à la statistique descriptive. Ministère Français de la Coopération 1981
-Initiation à l’Economie agro-alimentaire, ouvrage collectif sous la direction de MALASSI et GHERSI – Editions Hatier. Collection AU PELF (1993)
-Les systèmes Alimentaires au Burkina Faso. Publication UNRISD 1986, Ouvrage collectif.
-Vers une nouvelle approche en économie politique : La socioéconométrie aux éditions Presses universitaires de Ouagadougou, 1997.
-Econométrie des Modèles Dynamiques aux Editions l’Harmattan 2002, Paris
-Economie de l’Environnement et des Ressources naturelles aux éditions l’Harmattan, juin 2004 .
-Développement rural et environnement au Burkina Faso : la réhabilitation de la capacité productive des terroirs sur une partie du nord du Plateau central entre 1980 et 2001. Co-édition, Chris REIJ et Taladidia THOMBIANO.
-Econométrie des séries temporelles (2008) : cours et exercices, aux éditions L’Harmattan.
Ouvrages en préparation :
- Méthodologie de la Recherche
- Les fondements de la Socioéconométrie.

Par Drissa TRAORE

Pour parler de l’économie burkinabè, quels sont ses atouts et ses faiblesses ?
TT :
Il faut d’abord dire qu’un pays ne peut se développer qu’en fonction de ses hommes. Les principaux atouts du Burkina, c’est sa force de travail, ce sont ses hommes dont on reconnaît les qualités de bons travailleurs. Dans les organismes internationaux les Burkinabè sont réputés pour leur honnêteté et leur abnégation. De l’époque coloniale à aujourd’hui, ce sont eux qui ont mis en valeur certains pays voisins (Côte d’Ivoire notamment). C’est un grand avantage qui peut permettre à un pays de se développer. Un pays peut disposer de grandes richesses naturelles mais tant que ses hommes ne travaillent pas, il ne peut y avoir développement. C’est le cas de la RDC ou du Congo Brazzaville et d’une manière générale des pays de l’Afrique qui regorgent de ressources naturelles importantes. Ensuite, il faut convenir que le Burkina est un pays où il n’y a pas de divisions tribales, ou régionales comme c’est le cas dans beaucoup de pays mais je ne dis pas que cela ne peut arriver. La parenté à plaisanterie vient renforcer cette cohésion entre les groupes ethniques.
C’est souvent des politiciens en manque de base électorale et d’idées qui essaient de susciter des divisions.
Un autre avantage est que le pays bien qu’il soit petit, on constate que chaque région dispose d’au moins d’un atout, qu’il soit culturel ou économique. On pratique de l’élevage au Sahel pendant qu'au Centre il y a une certaine dynamique commerciale et les cultures de contre-saison. Au Nord, la culture maraîchère est très développée et apporte des revenus non négligeables. A l’Est, il y a à la fois l’élevage, l’agriculture et le tourisme. L’Ouest et le Sud-Ouest constituent le grenier du Burkina. Il y a donc une diversité d’activités économiques pour constituer des pôles de développement. Il se pose quand même un problème de transformation des fruits qui pourrissent généralement, et ce sont des devises en moins. Le fait aussi d’être au centre de l’Afrique de l’Ouest est également avec les bonnes liaisons routières qu’il y a, un atout. Nos activités culturelles telles que le FESPACO, le SIAO, la SNC, le SITHO, etc., constituent aussi des avantages qui puissent permettre de connaître le pays au plan international. Mais toujours est-il qu’il faut mettre l’accent sur la consommation de ce que nous produisons et transformer nos produits pour l’exportation afin d’avoir de la valeur ajoutée.
Comme faiblesses, on peut citer entre autres : la position de pays enclavé, les irrégularités pluviométriques, le taux de croissance démographique assez élevé (dégradation de l’environnement). Il est de l’ordre de 2 à 3%, alors que la plupart des pays développés sont à 1,2%.

Quels sont vos sentiments sur l'avenir de l'économie mondiale ?
TT :
C'est une question assez vaste. L'économie mondiale est un processus de hauts et de bas. Il y a toujours eu des turbulences. Il y a des périodes d'expansion tout comme des périodes de crises. L'économie est comme le corps d'un être humain. On n'a jamais vu un être humain depuis sa naissance jusqu'à l'âge adulte qui ne soit pas tombé malade. Pour préserver sa santé, il faut donner au corps ce qui lui convient, mais si vous lui donner n'importe quoi, il est évident que la santé va se dégrader. Par contre, si vous prenez bien soin de votre corps, en vous alimentant convenablement, et de temps en temps vous faites un bilan de santé, il y a de fortes chances que le rythme des maladies soit assez faible. Bien sûr, il y a toujours l’état naturel de chacun qui est un facteur déterminant dans les maladies. C'est exactement la même chose pour l'économie. Chaque fois, on a besoin de faire le point des différents agrégats en termes de clignotants. Il s'agit de voir si les clignotants sont au vert ou au rouge. Par exemple, on regarde au niveau de l'industrie si la production est soutenue, au niveau de l'agriculture, on voit comment la situation se présente, au niveau monétaire, on peut voir si on n'a pas émis un excès de monnaies par rapport à la demande et à la production, etc. Si toutefois, il y a des clignotants qui sont à l'orange, on essaie de voir les précautions qu'il faut prendre pour éviter que ça ne passe au rouge. Voilà plus ou moins les contrôles qu'il faut faire ou les remèdes qu’il faut administrer à l’économie nationale. Mais, d'une manière générale, les crises économiques font partie du processus normal du développement d'un pays. L’économie comme toute chose se développe sur la base des contradictions. On ne peut pas avoir une tendance linéaire.

Par Drissa TRAORE.

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