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La Une du n° 601
Lettre de l'Editeur : N°601 du 22 au 28 Avril 2009

Quand l’opposition se tire une balle dans le pied !

En réalité, la loi nouvellement votée n’est pas seulement que maladroite et liberticide, quoiqu’on puisse en dire, elle insulte même l’intelligence du citoyen lambda qui n’a rien à faire des petits calculs des états-majors des professionnels de la politique et des passe-droits qu’ils peuvent s’octroyer et se distribuer mutuellement sous le couvert de la moralisation de leurs rapports. En effet, s’ils étaient, un tant soit peu, aussi soucieux de cette morale qu’ils le laissent croire, ils commenceraient par se défaire chacun des tares contre lesquelles ils prétendent vouloir lutter en prenant une loi en notre nom à tous.

Le fait est suffisamment rare pour ne pas susciter la curiosité. Le président du groupe parlementaire ADJ de l’opposition, Me Bénéwendé Stanislas SANKARA, tout à son aise au diapason du CDP et vantant les mérites d’une loi, est pour le moins singulier pour ne pas dire étrange. C’est le spectacle auquel nous avons eu droit le 14 avril dernier, alors que l’Assemblée nationale s’apprêtait à plébisciter sa proposition de loi sur le statut de l’opposition politique. En effet, la loi n°007-2000/AN du 25 avril 2000 portant sur ce statut a réussi la prouesse de faire l’unanimité contre elle, suscitant un processus de relecture qui s’est mué en refonte entière pour une nouvelle proposition de loi dont les objectifs déclarés sont : résoudre les difficultés liées à son application ; favoriser une meilleure structuration de la scène politique ; renforcer le processus démocratique et consolider la stabilité politique et la paix sociale. Des desseins pour le moins nobles et qui méritent bien les discours dithyrambiques entendus de part et d’autre de l’échiquier politique. Ce n’est pas la voix discordante des « Centristes » de l’ADF/RDA qui y fera quelque chose.
Il semble donc, que, le 14 avril dernier, le Burkina Faso se soit enfin doté de la loi sur l’opposition qui turlupine sa classe politique depuis des années et sur laquelle les avis sont si partagés qu’on a tout le mal du monde à tracer une ligne de démarcation entre partisans et adversaires. Les points de vue sont en fait si ondoyants et divers qu’ils s’affranchissent des lignes de cloisonnement habituelles (pouvoir, opposition) ; chacun allant sans retenue aucune de ses arguments tant et si bien qu’on ne se gène point de dire une chose et son contraire dans le même souffle. Il faut dire que le landerneau politique national est devenu un véritable panier à crabes avec les aller et venues des uns, les coups en dessous de la ceinture et les non-dits des autres, les petits complots de certains et les calculs à la petite semaine d’autres encore. La méfiance y est devenue la chose la mieux partagée malgré les airs assurés et rassurés qu’on affiche avec en prime une opinion publique désabusée et des populations qui n’ont plus le courage d’espérer en un jeu politique qui n’a plus de repères parce que manquant cruellement d’éthique. Le résultat, on ne le connaît que trop bien : composition et recomposition, fusion et scissiparité, union et naissance à l’envie de nouveaux partis etc. ; un dynamisme débordant alimenté par l’intelligence fertile d’acteurs qui refusent d’inscrire leurs actions et leurs projections dans la durée comme s’il s’agissait d’une course de vitesse ou d’une partie de crocs-en-jambe dont le seul but était de réussir des coups fourrés sans se préoccuper de leur finalité. Dans un tel contexte on comprend qu’on veuille tout régenter, tout codifier comme pour se prémunir des autres même si par ailleurs on est conscient qu’en la matière les lois sont faites pour être contournées. On nage ainsi en pleine psychose avec tout ce qui va avec, notamment la perte de toute perspective qui empêche de s’élever au-dessus des contingences du moment. La volonté d’écrire, par la loi, qui est opposant dans ce pays et de légiférer contre l’opposition (en fait il s’agit de cela) avec la caution de cette même opposition est de ces faits que seul un profond dysfonctionnement institutionnel peut autoriser.
En réalité, la loi nouvellement votée n’est pas seulement que maladroite et liberticide, quoiqu’on puisse en dire, elle insulte même l’intelligence du citoyen lambda qui n’a rien à faire des petits calculs des états-majors des professionnels de la politique et des passe-droits qu’ils peuvent s’octroyer et se distribuer mutuellement sous le couvert de la moralisation de leurs rapports.
En effet, s’ils étaient, un tant soit peu, aussi soucieux de cette morale qu’ils le laissent croire, ils commenceraient par se défaire chacun des tares contre lesquelles ils prétendent vouloir lutter en prenant une loi en notre nom à tous. Surtout quand cette loi prétend se mettre au-dessus de la constitution qui garantit que tous les Burkinabè naissent libres et égaux en droits et en devoirs et ne sauraient être discriminés du fait de leur sexe, religion, opinions politiques, etc., pour interdire certaines fonctions à certains d’entre eux du seul fait de leurs opinions politiques. On peut ergoter à longueur de journées sur cette opinion ou s’étriper sur l’intérêt d’une telle disposition mais ce qui apparaît à l’horizon ce sont les difficultés et les implications malheureuses de sa prochaine mise en œuvre si elle passe comme une lettre à la poste au Conseil constitutionnel. Citons-en pêle-mêle quelques unes.
On a coutume d’entendre dire, à tort ou à raison, que pour accéder à de hautes fonctions dans ce pays, il faut avoir la carte du parti au pouvoir ou à tout le moins la prendre. Ce serait tout simplement légaliser cette pratique discriminatoire. Que l’opposition ne vienne pas alors pleurnicher sur de prétendus débauchages de militants si d’aventure certains de ses cadres appelés à de hautes fonctions choisissaient de servir la nation plutôt que leur égo personnel.
En interdisant les hautes fonctions aux militants de l’opposition ne leur refuse-t-on pas les moyens de se forger davantage aux hautes responsabilités et du coup à la capacité à s’assumer pleinement si l’opposition parvenait au pouvoir ? Ne serait-ce pas un manque à gagner pour la nation entière ? Par ailleurs est-il seulement normal d’interdire d’appeler une catégorie de Burkinabè à des hautes fonctions et de priver ainsi l’Etat de leurs compétences pour des enjeux purement politiciens ? N’est-ce pas une grande perte quand on sait que l’Etat s’est souvent aigné pour la formation de ces cadres ?
Les promoteurs de cette loi, en dépit de leur bonne foi, ont une lecture trop simpliste du principe de l’alternance à l’anglo-saxonne qui prône la règle de «la majorité gouverne et l’opposition s’oppose» qui veut que toute nouvelle administration place ses hommes à tous les niveaux en remplacement de ceux de l’administration précédente.
Dans les faits, on est actuellement très loin d’une telle pratique Démocrates et Républicains, Travaillistes et Conservateurs ne s’embarrassant pas de cette règle d’ailleurs nulle part écrite. C’est dire si au Burkina Faso on rame à contre courant de l’histoire. En réalité cette loi fait la part belle aux appareils des partis au détriment des militants et de la démocratie réelle. Elle arrange particulièrement le CDP au pouvoir qui pourrait l’invoquer pour s’accaparer de tous les postes et régler à l’occasion ses déficits en gestion de ses cadres. Il en est de même des petits partis de l’opposition qui n’ont pas de cadres donc pas de problème de gestion des cadres et qui peuvent se battre la poitrine en se disant «opposants purs et durs qui refusent toute compromission…»
En définitive, notre pays peut-il se payer le luxe de n’utiliser dans sa haute administration et de ne promouvoir aux hautes fonctions en dehors du pays qu’une partie des Burkinabè au motif de leurs opinions publiques et former ainsi de fait des hommes et des femmes qui ne pourront pas le servir ?
Est-ce à dire qu’il faudrait après la promulgation de la loi, si c’était le cas, organiser une chasse aux sorcières pour débusquer tous les militants de l’opposition qui occuperaient de hautes fonctions ? A-t-on prévu les cas où des partis mettraient leurs militants appelés à de hautes fonctions simplement en congé ou ne les reconnaîtraient pas juste le temps qu’il faudrait ?

En vérité, la loi telle qu’elle est, est loin d’être la solution. Bien au contraire, elle traduit l’incapacité de la classe politique à s’imposer une éthique acceptable. C’est donc un aveu d’échec, ni plus ni moins. Que dire en plus quand il semble que toute cette affaire n’est qu’un misérable règlement de comptes entre acteurs. Notre démocratie mérite mieux !.o

Cheick AHMED
ilingani2000@yahoo.fr

 

 

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