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La Une du n°676
La Une du n° 676

Dossier : N°676 du 29 Septembre au 05 Octobre 2010

Gnissa KONATE, directeur général de l’INERA
“La productivité est l’essence même de notre recherche”

La question des Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) divise bien de gens, surtout dans le milieu de la recherche. En refaisant surface en plein cœur de la 5e assemblée du Forum africain pour la recherche agricole (FARA) à travers le thème de l’innovation agricole, les représentants des Etats africains ont, au cours des travaux, montré que loin d’être un phénomène de mode, c’est la problématique de l’autosuffisance et partant du développement du continent qui en dépendent. Comment nourrir la population africaine à croissance fulgurante avec des moyens techniques et financiers pas à la hauteur de la demande ?
Comme par clonage généralisé, la situation du Burkina, en matière agricole, reste identique à celles des autres pays africains dans une large part. Aussi, avons-nous approché le premier responsable de l’Institut national de l’environnement et de la recherche agricole (INERA), Gnissa KONATE, pour en savoir plus sur cette technologie, ses avancées au niveau national. En un mot la maîtrise de cette science au service de la production végétale et son mode d’emploi. Après avoir passé en revue les activités menées par l’institut, il montre la nécessité de l’adoption des OGM comme alternative.

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Je suis directeur de recherche. A l’origine, je suis virologue (je suis spécialisé sur l’étude des virus). Je suis également impliqué dans l’enseignement à l’université depuis 1984. Je suis le directeur de l’INERA depuis 2006.

Quelles sont les activités de l’INERA ?
G.K : Bien entendu, l’Institut national de l’environnement et de recherche agricole (INERA) a des activités de recherches, comme son nom l’indique. Donc notre première mission évidemment c’est la recherche, celle qui accompagne le développement. Savez-vous que les gens à tort ou à raison divisent souvent la recherche en recherche fondamentale et recherche appliquée ? Ce n’est pas logique parce qu’on ne peut pas faire une bonne recherche appliquée si on n’a pas fait une bonne recherche fondamentale. Mais nous, vraiment, ce qui nous préoccupe au niveau de la recherche, c’est comment résoudre les problèmes de développement. De ce point de vue, nous avons non seulement des activités de recherche, mais aussi des activités de valorisation. C’est-à-dire que nous faisons la recherche et les résultats que nous avons, nous veillons à ce qu’ils soient utilisés pour l’agriculture et l’environnement. En d’autres termes, les productions végétales, animales, forestières, le développement rural d’une façon générale.
Nous avons aussi des activités de formation. Beaucoup de chercheurs interviennent à des temps différents dans le champ académique en enseignant dans nos universités : celles de Bobo, de Koudougou, de Ouaga et de Ouaga II. Nous intervenons beaucoup dans la formation par la recherche. Cela veut dire que nous encadrons les ingénieurs agronomes, les ingénieurs d’élevage et les ingénieurs des Eaux et Forêts qui sortent des établissements d’enseignement supérieur. Nous les encadrons dans leur cinquième année de formation. Nous encadrons aussi beaucoup de techniciens, que ce soit les techniciens du centre polyvalent de Matourkou ou ceux des établissements privés tels que l’établissement agricole de Nanoro. Nous avons aussi une très forte activité dans la formation doctorale. Nous recevons les étudiants de toutes les universités de Ouagadougou dans nos laboratoires où nous les formons à la recherche pour qu’ils obtiennent leurs doctorats.
Pour ce qui est de la diffusion, dont j’ai tantôt parlé, nous travaillons en collaboration avec d’autres ministères en charge du développement rural afin que les résultats de recherches arrivent à bénéficier au monde rural.

Le Burkina Faso a abrité du 19 au 24 juillet 2010 la 5e AG du Forum pour la recherche agricole en Afrique (FARA), dont le thème a porté sur l’innovation agricole. Que retenez-vous de cette rencontre ?
G.K :
Comme vous avez pu le constater, ce fut une très grande réunion avec près de mille participants chacun venant avec son intérêt. Moi, je ne ferai pas le bilan de toute l’assemblée générale puisqu’il y a des sessions réservées seulement aux membres. Mais en ce qui concerne le Burkina, il faut dire que cette Assemblée générale a démarré par la journée du Burkina consacrée à l’innovation agricole. Nous avons voulu, au travers de cette journée, montrer au reste de l’Afrique, ce qu’on fait au Burkina en matière de recherche et de développement agricole. Si vous avez eu l’occasion de visiter les stands, je pense qu’il y avait des éléments qui donnaient, à mon sens, une certaine satisfaction par rapport à ce qui est fait au niveau de notre pays. Et ce que l’on peut retenir de l’exposition sur notre situation en la matière, c’est qu’il y a eu une grande participation à la recherche de ceux qui s’occupent de la vulgarisation et du développement, de ceux qui utilisent les résultats de la recherche et nous avons essayé de montrer le meilleur de ce que nous avons en la matière. Que ce soit du matériel végétal ou des procédés et autres. Nous avons également voulu montrer qu’il y a des réalisations qui situent un peu l’engagement des autorités de ce pays en faveur de l’agriculture. C’est par exemple, ce qui justifie la visite du périmètre agricole de Bagré. Il y a eu également des visites au niveau de certaines unités de transformation, au niveau du centre d’amélioration des animaux performants à Loumbila.
Et nous avons surtout aussi, étant donné que c’est un forum agricole pour la recherche, voulu montrer, aux côtés des produits, les infrastructures et les hommes qui sont à la base de ces inventions exposées. On a amené donc à visiter le centre de recherche agricole, environnementale et de formation à Kamboissin qui est l’un des gros centres de l’INERA. Et dans ce centre, nous avons fait visiter les infrastructures de recherche que nous avons : les laboratoires, les équipements et également les chercheurs qui font tourner ces appareils sur le site. D’après les commentaires qui nous sont parvenus après la visite, je pense que les gens ont vraiment apprécié le niveau de la recherche agricole au Burkina. Cela me rappelle le commentaire d’un collègue d’un pays que je ne citerai pas ici, qui disait qu’en réalité, en dehors de l’Afrique du Sud et peut-être du Kenya, il n’a jamais vu des infrastructures et des équipements de recherche aussi importants en Afrique. Pour nous, cela est un motif de fierté. Je pense que cela est important pour montrer ce que le Burkina est capable de faire en matière de recherche.
Il y a eu évidemment d’autres manifestations. Vous savez que le président du Faso a été décoré du prix de la fondation Africando qui récompense les dirigeants africains qui se sont investis dans les questions de démocratie, de développement, et de paix au niveau du continent. C’est aussi, à mon avis, un élément important qui montre qu’il y a des raisons d’être fier de notre pays parce qu’il se passe des choses importantes au niveau de la production agricole, au niveau de la vie du pays.
Ce que je retiens aussi c’est le niveau d’organisation. Il y avait un comité international d’organisation de ce forum mais aussi un comité national présidé par le ministre délégué à l’Agriculture. J’ai suivi de bout en bout les préparatifs de ce comité national que j’ai eu le privilège d’être le président de la commission thème. Et je pense que ce comité s’est montré à la hauteur des attentes des organisateurs. Les gens ont travaillé avec obstination, ils se sont donnés. Je n’ai pas encore fait le bilan de ce forum, mais celui que nous avons fait au niveau de ce comité, c’est que le travail qui a été abattu est tout à fait satisfaisant. Voilà un peu ce que je retiens.
En ce qui concerne le thème même de l’innovation, c’est une question importante. Lors de la visite des stands par notre ministre qui représentait son Excellence Monsieur le Premier ministre, j’ai indiqué que l’innovation agricole est une nécessité. C’est une nécessité pour, au moins, trois raisons fondamentales : une première raison est que le Burkina a une superficie qui n’augmente pas mais une population qui augmente. Et cela veut dire que nous aurons toujours la même superficie de terres cultivables pour nourrir une population qui augmente de plus en plus. On ne peut plus continuer à produire comme on le faisait il y a trente, quarante ou cinquante ans. Donc il faut innover. Et c’est d’ailleurs le leitmotiv au niveau de tous ceux qui s’occupent du développement rural, il faut intensifier et diversifier la production agricole. Ce thème va en droite ligne avec les préoccupations des autorités burkinabè en matière de développement agricole. Une deuxième raison qui fait qu’il faut innover, c’est que les conditions climatiques, tout le monde le reconnaît, changent. La durée des saisons pluvieuses devient de plus en plus courte. Et on ne peut pas continuer à utiliser les mêmes variétés. Donc il faut innover. C’est pour cela que l’INERA crée continuellement de nouvelles variétés en fonction des obstacles qui se dressent au-devant de notre agriculture. La troisième raison est que nous sommes dans un monde où la compétition est la règle. Pour vendre sa production agricole comme toute production d’ailleurs, il faut être compétitif. Pour être compétitif il faut offrir des produits de qualité au meilleur prix. Dans le cas du riz par exemple, l’INERA propose de nouvelles variétés appelées riz de qualité qui n’ont rien à envier au riz long grain ou riz parfumé importé. Nous travaillons également à réduire les coûts des technologies que nous développons. Je pourrai en citer d’autres, mais d’une manière générale si notre agriculture n’innove pas, nous ne pourrons même pas nourrir nos populations à plus forte raison faire face à la compétition internationale.

Mais pouvez-vous nous expliquer comment la recherche contribue-t-elle à la productivité agricole ?
G.K :
Le terme productivité constitue effectivement un leitmotiv. Les institutions internationales, les ONG, tout le monde parle de productivité. Qu’est-ce à dire ? Ça veut dire qu’en réalité, sur une superficie donnée, vous devez vous arranger pour en tirer le maximum de produits. Ici, on ne parle pas en terme d’extension de superficie mais de tirer le maximum de la superficie que vous avez. Alors, comment la recherche contribue-t-elle à la productivité ? C’est l’essence même de notre recherche. Aujourd’hui, ce que nous faisons, c’est la continuité de ce que nous faisons il y a peut-être trente ou quarante ans. C’est d’arriver à développer ce que l’on appelle communément des technologies. Mais en réalité, une technologie peut être une variété végétale, une façon de semer une variété ; ça peut être aussi une façon d’apporter de la fertilisation par la fumure organique. Nous à l’INERA, nous travaillons justement à créer d’abord du matériel végétal performant appelé variétés améliorées. Par exemple, nous avons actuellement pour le maïs, créé des variétés qu’on appelle des variétés hybrides. C’est un mot assez barbare mais c’est des variétés spéciales qui ont un potentiel élevé de rendement de l’ordre de 7, 8 voire, 9 tonnes à l’hectare, à condition de respecter l’itinéraire technique. Cela permet à quelqu’un qui n’a pas suffisamment d’espace d’investir sur un hectare pour avoir 7 ou 8 tonnes.
Nous travaillons également à l’amélioration du milieu de culture. Parce que l’on cultive sur le sol. Et ce sol joue un rôle important dans ce qui va sortir de notre champ. Donc, nous préconisons des méthodes de fertilisation pour améliorer la fertilité tout en ayant à l’esprit que nous ne voulons pas améliorer la productivité sur cinq ou dix ans mais sur la durée. D’où la notion d’agriculture durable qui nous tient beaucoup à cœur et pour que l’agriculture soit durable, il faut qu’elle soit à même de permettre au milieu de culture de se maintenir, de rester productif. C’est-à-dire fertile. Donc nous améliorons et maintenons la fertilité par l’utilisation de matières organiques en association avec les engrais chimiques. D’autres techniques telles que l’utilisation de certaines plantes atténuent l’érosion du sol, d’autres plantes permettent encore d’apporter des éléments nutritifs au sol tout en se développant elles-mêmes. Nous travaillons donc à cela en rapport avec les services techniques chargés du développement rural pour améliorer la productivité. C’est vrai, tout le monde dit que l’élément premier de la productivité, c’est le matériel végétal. Evidemment avec une bonne variété, si toutes les autres conditions sont réunies, elle peut contribuer jusqu’à 40% d’augmentation du rendement. Et je pense que ça, c’est vraiment un élément positif.

L’innovation technologique étant considérée comme un des leviers pour une agriculture productiviste, à quel niveau se trouve aujourd’hui l’INERA en la matière ?
G.K :
Je commence par quelques exemples. Vous savez que le Burkina est un gros producteur de mangues. Et comme toutes les autres cultures, la production de mangues rencontre des difficultés dans certaines régions notamment l’action de certains ravageurs tels que les insectes en l’occurrence les mouches des fruits qui sont devenues un fléau non seulement au Burkina mais dans toute l’Afrique de l’Ouest. En ce qui concerne les vergers, nous avons travaillé à trouver une solution à ces problèmes. Et aujourd’hui, nous pouvons proposer, et c’est ce que nous faisons, aux producteurs de mangues des techniques de traitement avec des produits chimiques pour atténuer, voire réduire à un seuil économique acceptable, les dégâts des mouches des fruits. Cette application peut se faire par pulvérisation comme on le fait classiquement. Mais, il y a aussi une autre technique qui consiste à tendre des pièges aux mouches. Ces pièges sont constitués de cages contenant un insecticide et une substance qui attire les mouches, en l’occurrence des hormones sexuelles. Placées sur les manguiers, les mouches pénètrent dans les cages croyant y rencontrer des partenaires sexuels et se trouvent en contact avec l’insecticide qui les tue. Ce n’est pas une technique que nous avons inventée mais nous l’avons expérimentée et elle permet de réduire l’impact de ces mouches sur les manguiers.
Une autre innovation majeure, c’est dans le cas du riz. Vous savez qu’il y a quelques années, un chercheur de AfricaRice (ex ADRAO) a utilisé une méthode de création variétale qui lui a permis de croiser le riz traditionnel africain avec le riz asiatique pour obtenir une nouvelle variété de riz de grande qualité appelée NERICA. Les chercheurs du Burkina se sont inspirés de cette technologie et ont créé leurs propres variétés de riz. Nous avons pu donc obtenir des variétés très performantes avec de hauts rendements et surtout des variétés qui sont rustiques. C’est-à-dire qu’elles résistent à des stress biotiques ou abiotiques.
C’est là une innovation, qui fait aujourd’hui le bonheur des riziculteurs au Burkina. Et vous avez remarqué, lorsqu’il y a eu la crise alimentaire, et que les décideurs politiques se sont engagés fermement pour accompagner la production de riz, nous l’avons multipliée par deux ou par trois grâce à ces variétés. Malheureusement, beaucoup de gens ne le savent pas mais c’est grâce à ces variétés que nous avons pu obtenir ces rendements.
Je vous donne un autre exemple. L’utilisation de la biotechnologie. Avant que vous ne veniez, je discutais avec quelqu’un qui me demandait mais pourquoi c’est le Burkina qui s’est engagé dans la biotechnologie et pas les autres pays ? Alors, je lui ai donné les raisons que moi je pense être les vraies. Je pourrai citer d’autres exemples. Vous savez, par exemple, qu’au Burkina ici, depuis qu’on cultive la pomme de terre nous avons toujours importé les semences. Et chaque année, cela coûte au moins un milliard de francs CFA. Et depuis trois ans maintenant, nous avons monté au niveau de notre centre à Kamboinsin, une unité de production de semences de pomme de terre 100% du Burkina. Ce n’est pas nous qui avons inventé la technologie mais nous l’avons adaptée à nos besoins. Donc c’est une innovation qui, à mon sens, devrait avoir un impact positif important parce que d’abord, le Burkina va économiser des devises. Deuxièmement, cela va permettre de disposer de semences à tout moment pendant la période de production. Donc c’est une technologie que nous avons adaptée et qui va nous permettre d’avoir une autonomie en matière de semences, une économie des devises et probablement aussi d’exporter vers les autres pays qui sont dans le besoin. Cette année, par exemple, nous avons livré à peu près 20 tonnes de semences de pomme de terre au ministère de l’Agriculture qui va les mettre à la disposition des paysans semenciers qui vont également produire les semences de pomme de terre. Je pense donc que c’est une innovation qui a toute son importance. Je pourrai multiplier les exemples pour vous donner des cas d’innovation qui permettent de contribuer à l’amélioration de la productivité agricole au niveau du Burkina.

Depuis quelques années donc vous vous investissez dans la biotechnologie agricole à travers l’expérimentation de la culture du coton OGM. Pourquoi une telle option ?
G.K :
Nous avons été les premiers avec l’Afrique du Sud à nous lancer dans l’expérimentation du coton Bt. L’essentiel pour nous était de travailler à l’évaluation du matériel végétal pour avoir tous les contours de cette technologie. Je n’ai peut-être pas la réponse à tous les pourquoi, mais je vais vous donner les réponses qui me paraissent être certaines des raisons qui ont amené le Burkina à aller dans la biotechnologie du coton Bt.
D’abord au niveau des scientifiques. Etant donné que les décisions politiques courageuses qui ont été prises l’ont été aussi sur le conseil des scientifiques, en ce qui nous concerne, la première raison c’est qu’aujourd’hui, dans le monde, la biotechnologie prend de plus en plus d’ampleur. Pas seulement dans le domaine de l’agriculture. Mais dans tous les autres domaines, que ce soit dans le domaine de la santé, de l’industrie, la biotechnologie est en train de se développer à grands pas. Alors, faut-il que les scientifiques africains restent des spectateurs passifs de cette évolution ? La question est pertinente parce que nous avons déjà raté beaucoup de trains. Par exemple, sur le plan du nucléaire, de l’informatique, etc. nous sommes en train de courir pour rattraper les autres mais le pourra-t- on jamais ? La question est fondamentale pour nous. J’ai eu la chance de participer en 2006 à une émission sur TV5, «le rideau rouge» et j’ai soulevé la question. Il faut dire que indépendamment de toutes les controverses et les débats, la biotechnologie, c’est un ensemble de techniques appliquées à la biologie qui se développe à travers le monde. Souvent les gens ne le savent pas mais c’est ça. Et je dis que ce qui est important pour nous, ce n’est pas de savoir s’il y a des gens qui sont pour ou contre. Nous en tant que scientifiques, nous voulons maîtriser cette technologie. Voilà donc la principale raison pour nous. Je peux vous assurer aujourd’hui que depuis cette date, nous avons développé beaucoup d’initiatives pour maîtriser la biotechnologie. Nous avons ainsi aujourd’hui chez nous des spécialistes qui peuvent appliquer la biotechnologie à l’agriculture de A à Z ; je veux dire, depuis l’identification des caractères, puisqu’il s’agit ici de gènes, jusqu’à leur transfert dans du matériel pour obtenir de nouveaux matériels utilisables pour résoudre un problème. C’est dire que nous avons formé des gens. Nous avons aujourd’hui au bas mot une dizaine de personnes qui, à des degrés divers, maîtrisent tel ou tel aspect de la biotechnologie. C’est ce qui est important pour nous : les ressources humaines.
Il est vrai que certains accusent le manque d’argent pour retarder l’utilisation de cette technologie mais je peux vous dire aussi que la première chose, c’est les ressources humaines. Si vous avez la compétence, vous pouvez avoir l’argent. Mais si vous n’avez pas de compétence, l’argent ne sert à rien. Donc, cela était un premier défi pour nous et je pense qu’aujourd’hui, à mon sens, nous avons relevé ce défi d’avoir des compétences qui maîtrisent la biotechnologie.
D’autres raisons non moins importantes, des raisons surtout économiques et socioéconomiques ont poussé à appliquer la biotechnologie au Burkina. Vous connaissez la place qu’occupe le coton dans notre pays et ce n’est pas la recherche qui l’a inventée. Si les gens produisent du coton, c’est qu’ils y gagnent quelque chose, sinon, ils ne produiraient pas. Après l’Egypte, je crois qu’on est deuxième producteur de coton en Afrique. Donc le coton occupe une place économique, socioéconomique importante au niveau du Burkina. Il est évident que la biotechnologie va permettre d’améliorer la productivité du coton. Ce d’autant plus que le rendement va augmenter de 20 à 35%. Le ministère du Commerce a déjà autorisé la commercialisation de notre coton Bt. Nous avons également remarqué qu’au cours des années 1997, 1998, la filière-coton traversait une phase critique notamment en ce qui concernait le premier maillon de la filière qui est la production. On a été confronté à des invasions de ravageurs que les pesticides chimiques ne pouvaient plus contrôler parce qu’ils ont développé des résistances. Il y avait donc deux possibilités. Soit on cherche à maintenir la filière en vie, soit on la laisse mourir. Bien évidemment, la première option étant une catastrophe pour l’économie du pays, alors nous avons décidé de trouver des solutions pour sauver la filière et lui permettre de jouer pleinement son rôle.
Ensuite, deux problématiques se présentaient. Soit on utilise des pesticides plus toxiques pour contrôler ces ravageurs avec la conséquence qu’on peut imaginer aisément sur les producteurs et sur l’environnement, soit il fallait trouver une autre alternative plus acceptable sur le plan de la protection de la santé qui permette de maintenir la filière. Il se trouvait qu’à l’époque déjà en 1999 on avait eu des contacts avec des sociétés étrangères qui avaient développé des technologies qui permettaient de contrôler certains ravageurs du cotonnier en utilisant des pesticides naturels. Ces pesticides naturels sont des toxiques qui sont secrétées par la plante elle-même. Pour que la plante cotonnière arrive à faire ça, il faut la transformer génétiquement. C’est-à-dire qu’il faut lui apporter un caractère qui lui permet de secréter la toxine qui va tuer les ravageurs. On s’est dit alors qu’il fallait s’y inspirer. Et de fil en aiguille, de 1999 à 2001-2003, on a eu des échanges très approfondis et on s’est résolu qu’on ne perdait rien à essayer. Mais comme il est recommandé dans tout travail scientifique, nous avons pris des précautions parce qu’au niveau international, l’exploitation et l’utilisation des produits de la biotechnologie moderne sont quand même encadrées par des règles et des lois. Alors, dans un premier temps nous avons voulu d’abord voir si finalement ce coton transformé là peut contrôler les ravageurs que nous avons ici. Comme vous le savez, l’agronomie, c’est une science de localité. Ce qui marche en Egypte peut ne pas marcher ici parce que ce n’est pas la même écologie. Comme dit plus haut, il s’agissait en fait pour nous de trouver des solutions pour sauver la filière cotonnière au Burkina Faso. Je pense que ce sont autant de raisons qui à mon niveau me paraissent suffisantes pour tester ces produits de biotechnologie.

Quel est l’état actuel de la culture du coton OGM au Burkina Faso ?
G.K : Très brièvement pour vous faire l’historique. Nous avons testé pendant trois ans le cotonnier américain transformé pour voir si justement la toxine qui est secrétée par ce coton transformé est efficace pour combattre les ravageurs qui s’attaquent au cotonnier au Burkina. Mais lorsque nous avons signé le protocole avec la société propriétaire du caractère, nous avons bien indiqué que les variétés étrangères ne nous intéressaient pas. Nous voulions utiliser nos propres variétés. C’est dire que si le caractère qu’on a introduit dans le coton américain s’avérait efficace, il faudrait le transférer dans le cotonnier burkinabè afin de créer nos propres variétés. Au bout de trois ans, nous avons constaté effectivement que le caractère qui permet de secréter les toxines contre les ravageurs était efficace et qu’en plus de cette efficacité, il présentait une spécificité très intéressante. C’est-à-dire que la toxine ne tue que les ravageurs qui ont été ciblés. Par exemple, si une abeille vient se poser sur une fleur de coton pour prendre le nectar, elle ne mourra pas, parce que la toxine n’est pas dirigée contre l’abeille. Il y a d’autres ravageurs contre lesquels aussi la toxine n’est pas dirigée. Ce n’est pas l’ensemble des ravageurs qui sont combattus mais dans le cas ici, c’était les ravageurs importants.
Par ailleurs, les autres micros organismes ou organismes vivants qui peuvent être amenés en contact avec le coton Bt en les consommant par exemple ne subissent pas de dommage. Nous avons fait aussi des tests qui ont conclu qu’il n’y a pas de contamination d’autres plantes par l’effet du pollen qui peut être transporté par le vent ou par les insectes. Nous avons donc pris un certain nombre de précautions et au bout de ces trois ans, nous avons transmis nos résultats aux décideurs. Et les premiers essais en champ avec nos variétés ont été conduits en 2006 dans un champ isolé où notre matériel s’est montré efficace contre les ravageurs avec au bout du compte une augmentation du rendement dû au fait que le cotonnier, protégé de façon précoce contre les ravageurs est plus rigoureux et porte plus de capsules.
En termes de rentabilité pour les producteurs, il faut dire qu’habituellement on traite le cotonnier 6 à 8 fois au cours de son cycle de développement, mais avec le nouveau caractère qui permet au cotonnier de se défendre tout seul, on va le traiter seulement 2 fois. Donc le producteur va économiser sur 4 à 6 traitements selon les années et selon les positions parasitaires. Il y a un double gain : la résistance du cotonnier qui permet d’économiser sur l’utilisation de pesticides et l’augmentation de rendement. C’est le résultat auquel on a abouti au bout de quatre années d’expérimentation et de nos jours nous pensons que la technologie doit avancer vers une commercialisation. Et nous avons eu la chance d’être suivi par les décideurs qui ont dit la confiance qu’ils avaient placée en nous pour avancer. C’est pour cela il y a deux ans une autorisation de commercialisation a été délivrée pour que le coton Bt puisse être cultivé au Burkina.
Les premières phases de la commercialisation ont été consacrées à la production de semences. Maintenant on a des sociétés cotonnières en l’occurrence la SOFITEX qui s’est lancée dans la production de semences pour pouvoir satisfaire l’ensemble des demandeurs. Je pense que ce sont des éléments importants. Nous avons eu la visite de nombreux chercheurs qui sont venus d’autres pays pour voir ce qu’on fait ici. Bien sûr, je dis souvent aux gens, c’est maintenant que le travail commence. Nous avons fait des essais, nous avons montré que le gène est efficace. Nous avons tracé un itinéraire qu’il faut suivre pour obtenir le gain lié à la technologie. Et il nous faut continuer à suivre les développements de ce coton Bt pour déceler les failles et les corriger. Car il peut y avoir des failles. Vous savez que l’être vivant est extraordinaire. Chaque fois que vous dressez devant lui une barrière, il cherche un moyen pour le contourner. Certainement qu’avec le temps, les insectes vont chercher un moyen pour contourner l’obstacle que constituent les toxines. C’est une question de survie. C’est pour cela que nous avons un programme rigoureux de suivi de la sensibilité des ravageurs à la toxine. Chaque année nous faisons le tour du Burkina pour prélever des individus que nous testons en laboratoire pour voir s’ils sont toujours sensibles à la toxine, ou s’ils ont commencé à développer des résistances par rapport à celle-ci. Le deuxième niveau, c’est que même au moment de la production au champ, il y a une technique qui permet d’éviter que l’insecte développe une résistance à la toxine. C’est pour ça que je dis que le suivi de l’itinéraire technique est extrêmement important pour pouvoir maintenir l’efficacité de la toxine vis-à-vis des ravageurs.

Et en termes de superficie, quelle est la superficie qu’a occupé la phase pilote?
G.K :
Les sociétés cotonnières sont les mieux indiquées pour répondre à cette question mais d’après les informations que j’ai eues, la campagne passée, nous étions à environ 120 000 hectares. Sur une production globale qui se situe entre 600 mille à 700 mille hectares. Donc c’est déjà un début et nous devons produire les semences pour pouvoir couvrir l’ensemble de la superficie emblavée.

Est-ce que pour ce qui est de cette campagne l’INERA a pu jouer sa partition en donnant la quantité de semences qu’il faut ? Et quelles sont éventuellement vos prévisions pour cette campagne 2010-2011 ?
G.K :
C’est vrai que chaque année nous signons un protocole avec la société qui est propriétaire de la technologie, mais aussi avec l’AICB (Association des professionnels du coton) qui regroupe les trois sociétés cotonnières pour la production de semences. D’une façon générale, nous n’avons jamais de problèmes au niveau des semences. L’INERA arrive à couvrir les besoins. Que ce soit des semences OGM ou des semences conventionnelles. Il n’y a jamais eu vraiment des problèmes. Mais nous signons aussi des protocoles pour pouvoir conduire des études d’accompagnement à la production ou même des formations dans le souci de la bonne utilisation de la technologie car les bonnes choses sont exigeantes. Il faut obéir à un certain nombre de règles pour pouvoir bénéficier de tout ce que cette technologie peut vous procurer. Donc il y a aussi des activités de formation. D’une façon générale, l’INERA arrive à satisfaire les demandes des sociétés cotonnières en termes de semences et en termes aussi de contrôle de qualité.

Quelles sont vos prévisions pour cette campagne agricole ? Est-ce qu’il s’agira d’élargir les superficies ?
M.K :
Il faut que j’explique un peu comment se fait la production des semences. Il y a trois catégories de semences qui sont produites par des acteurs différents. Il y a ce qu’on appelle les semences de base qui sont vraiment celles du sélectionneur qui sont d’une pureté irréprochable, que l’INERA produit et que nous fournissons aux sociétés cotonnières. Les sociétés cotonnières ont des fermes semencières notamment la SOFITEX a une ferme semencière à Boni où elle produit sous la supervision de la recherche, des semences de base. En plus, la SOFITEX dispose à travers le pays de ce qu’on appelle les paysans semenciers qui ont été formés pour produire la dernière catégorie de semenciers qui va servir à la production et qu’on appelle les semences certifiées. Donc en réalité, cette année, la SOFITEX a produit des semences de base qui vont être remises aux paysans semenciers qui vont produire les semences certifiées. Je ne vous donnerez pas de chiffres mais selon la planification, si elle se passe bien on devrait pouvoir couvrir les besoins des producteurs.

Quels conseils pratiques donnez-vous aux producteurs quant à l’utilisation de ces semences ?
G.K :
Déjà ils sont bien conseillés par les agents de la SOFITEX. Mais ce que je peux dire, sur le plan scientifique, c’est que la qualité a ses exigences. Les semences du coton Bt sont des semences de qualité qui doivent être utilisées selon un itinéraire bien déterminé. Mais cet itinéraire est connu de tous les encadreurs et d’ailleurs j’ai vu que les sociétés cotonnières ont entrepris de vastes campagnes de formation et d’information pour permettre aux producteurs de l’utiliser correctement. Alors le conseil que je donne, c’est qu’il ne sert à rien de voir à court terme. Quelquefois les producteurs ont tendance à faire des économies. Ce n’est pas toujours rentable en fin de compte. Il vaut mieux suivre l’itinéraire technique qui est proposé par les encadreurs. Si on leur dit d’utiliser 12 kilo de semences de coton à l’hectare, il faut qu’ils utilisent ces 12 kilo et si on leur dit de mettre autour de leur champ une bande de coton conventionnel pour lutter contre le développement de la résistance, il faut le faire. Si on leur dit que vers la récolte du coton, il faut faire deux traitements parce que le gène ne contrôle pas tous les ravageurs et que certains ravageurs ne viennent qu’en fin de cycle et peuvent compromettre la qualité du coton, il faut faire ces deux traitements-là. C’est seulement à ce prix qu’on pourra profiter de tous les avantages de la technologie.
Si les producteurs prennent des raccourcis, ça va se retourner contre eux. Or, je pense que ce n’est pas une bonne chose d’adopter une technologie et de ne pas pouvoir en profiter. Parce que les calculs que nous avons faits sont tels que s’ils utilisent la quantité de semences qu’il faut, s’ils utilisent les traitements que nous préconisons vers la fin du cycle cotonnier, ils gagnent. Mais s’ils veulent gagner tout de suite, deux fois ce qui est prévu, à long terme ça va se retourner contre eux.

Monsieur le Directeur Général, on sait que le débat subsiste toujours entre les pros et contre le coton OGM. Selon vous, que gagne le monde rural ou le Burkina en adoptant la culture du coton Bt ?
M.K :
D’abord en ce qui concerne le débat pro ou anti OGM, je pense que nous sommes dans un pays où on permet aux gens d’exprimer des opinions différentes. Donc je n’ai rien contre le fait qu’il y ait des opinions différentes par rapport à une technologie.
Vous savez quand on a inventé l’automobile, il y en a qui ont dit que c’est le diable qui était derrière. Et cela a fait débat. Mais aujourd’hui c’est une chose tellement simple. La téléphonie mobile
a également fait débat autour de son innocuité. Mais tout le monde l’utilise de nos jours. De part et d’autres, les gens développent des arguments. Mais ce que moi je souhaite, c’est que les arguments soient des arguments solides, scientifiques. Parce que la biotechnologie, c’est de la science. Quand on est contre, on doit pouvoir développer des arguments. Quand on est pour, on doit pouvoir également développer des arguments scientifiques. Et l’idée de prendre en otage les honnêtes gens, de foutre la trouille aux honnêtes gens n’est pas saine. On nous parle de principe de précaution. Certes, je veux bien mais il n’y a aucune technologie qui ne présente des risques potentiels. Même le nucléaire, on l’a vu avec Tchernobyl. Toutes les technologies comportent des risques. Et comme le dit l’adage populaire, qui ne risque rien n’a rien.
Je crois que le mieux c’est de mettre le “négatif” et le “positif” dans la balance et voir de quel côté ça penche et on choisit et on assume. Donc c’est tout à fait normal qu’il y ait des pour et des contre. Argument contre argument, mais soyons honnêtes pour ne pas foutre la trouille aux honnêtes gens qui ne comprennent pas toujours ce débat scientifique.
Vous me demandez ce que le monde rural gagne en adoptant cette biotechnologie notamment le coton Bt. Je vous ai dit tout à l’heure que les expérimentations que nous avons réalisées, nous ne nous sommes pas seulement contentés des aspects purement scientifiques. Nous avons aussi essayé de voir l’aspect économique. Parce qu’après tout, à mon sens, c’est ce qui intéresse le producteur. “Qu’est-ce que je gagne en adoptant cette technologie ?” C’est pour cela que nous avons essayé de faire ce calcul économique pour voir ce que les paysans qui achètent les semences biotechnologiques gagnent par rapport aux semences conventionnelles. Evidement à l’époque, nous n’avons pas tous les éléments. Mais aujourd’hui avec la commercialisation, tous les éléments sont là. On sait à combien de francs les sociétés cotonnières vendent le kilogramme de semences. On sait si le producteur économise ou pas. En réalité, je pense que le décideur final pour l’adoption de la biotechnologie, c’est le producteur. Si le producteur vous dit, je ne cultive pas votre coton Bt, vous n’avez aucun moyen de l’obliger à le faire. Ce qui est recherché ici, c’est de faire en sorte que le paysan gagne plus avec le coton Bt. Et des calculs ont été faits, des simulations ont été faites en fixant le prix par exemple de la semence de sorte que le paysan s’en sorte. Pour moi, si le monde rural, notamment les producteurs de coton utilisent cette technologie en respectant les itinéraires qui ont été fixés, ils ne vont pas gagner moins qu’avec le coton conventionnel. Je dirai même qu’ils gagnent plus parce qu’il y a déjà un élément qu’on ne peut pas calculer en terme monétaire, c’est la santé. Vous savez qu’un paysan, pour traiter un champ de coton d’un hectare, il fait 15 km avec sur le dos, 15 litres de pesticide. Multipliez par le nombre de traitements et vous verrez ce que ça fait. Donc, ce gain-là, c’est difficile à évaluer en termes d’argent, mais c’est un gain important. En adoptant donc la culture du coton Bt, le producteur dépense moins d’énergie et d’argent dans l’achat des pesticides et en plus il court moins de risques de santé. Je dis que ce sont des éléments qu’on ne peut pas négliger. Et puis avec la réduction du nombre de traitements, il peut se dégager plus de temps pour se consacrer à d’autres activités. Le producteur doit gagner. Mais je le dis encore une fois, à condition qu’il respecte les exigences de cette technologie en termes de production.

Il y a des chercheurs qui voient en cela une technologie importée qui écorche la réputation de nos chercheurs et ils préconisent plutôt l’amélioration des semences. Que répondez-vous ?
M.K :
Je pense que pour répondre à cette observation, il faut être patient. Je vous donne l’exemple des Chinois. Ils ont commencé exactement comme nous. Ils ont commencé avec les sociétés étrangères. Ils ont utilisé des gènes qui sont venus de l’extérieur, et jusqu’à ce qu’ils maîtrisent complètement la technologie. Mais, aujourd’hui vous trouvez des gènes, des caractères qui ont été tirés d’organismes vivants tels que les bactéries qui sont la propriété des Chinois.
Je pense qu’on peut s’inspirer de ça, et ça ne diminue personne en rien. Dans un premier temps, je l’ai dit au début, il faut maîtriser la technologie et une fois la technologie maîtrisée, tout est permis en ce moment. Dans le cas précis du coton Bt, c’est vrai, le gène appartient à une société étrangère. Mais ce que les gens oublient, c’est que si vous mettez le gène dans le sol, il va se dégrader, il ne produira rien. Il faut que le gène soit supporté par du matériel vivant. Et ce matériel, c’est nous qui l’avons créé. Les trois principales variétés qui sont vulgarisées aujourd’hui en le coton Bt sont les variétés du Burkina. C’est une première étape. Nous avons une copropriété du matériel qui est vulgarisé. Ça c’est, à mon sens, une étape incontournable. Nous avons donc profité de l’occasion pour maîtriser la technologie pour nous-mêmes. Nous sommes capables de nos jours d’identifier des gènes qui confèrent des caractères de résistance. Je suis fier de voir que de nos jours nous maîtrisons cette technologie et que nous sommes capables d’aller chercher un gène pour le mettre dans un autre organisme. Je pense qu’au stade actuel, nous sommes prêts à développer du matériel OGM 100% du Burkina. Il restera le nerf de la guerre parce que ça coûte cher. Et tout est maintenant une question de décision politique. Si le Burkina dit aujourd’hui à ses chercheurs, nous voulons du sorgho résistant à la sècheresse. Allez-y chercher dans n’importe quel matériel que vous voulez des gènes de résistance à la sècheresse, venez mettre dans le sorgho et faites en sorte qu’il résiste à la sécheresse, ou du matériel qui résiste aux ravageurs de céréales, je vous rassure que dans un bref délai nous sommes en mesure de proposer un programme en déterminant le temps qu’il faudra. Pourquoi en Chine on l’a fait et que chez nous on ne réussirait pas? C’est les mêmes hommes, nous avons les mêmes formations. Je crois que c’est une question de choix. Mais il faudra aussi que les gens évitent de déformer la réalité. J’entends souvent les gens dire que les semences sont pour Monsanto et que cette firme peut hypothéquer notre avenir le jour où on rentrera en conflit avec elle. Mais c’est archi faux, nos semences ne viennent pas de Monsanto. Nos semences sont produites. Ce sont nos variétés et nous avons un droit de copropriété sur le matériel. De même, j’entends dire qu’on ne pourra plus replanter les semences et qu’on ira chaque année les acheter. C’est faux ! La SOFITEX a une ferme semencière à Boni. C’est de là que viennent nos semences. On n’a pas besoin de Monsanto pour avoir les semences.
C’est pourquoi je dis que je veux bien qu’il y ait des opinions différentes, que certains soient contre, d’autres pour. Mais je dis aussi que lorsqu’on est contre, il faut pouvoir développer des arguments sérieux. Lorsqu’on est pour, il faut également développer des arguments sérieux. Non, notre réputation n’est pas écorchée. Nous nous ne rougissons pas d’avoir procédé de cette façon-là. En tout cas, les chercheurs ne rougissent pas de ça. Parce que nous avons aussi notre idée pour l’avenir, ce n’est pas pour rien que dès que nous avons commencé, nous avons mis l’accent sur la formation. Et aujourd’hui je vous dis que nous avons des chercheurs pour faire ce travail.

Après l’expérimentation du coton OGM, le Burkina Faso serait en train d’explorer d’autres expériences (niébé Bt, sorgho Bt, etc.), pouvez-vous nous en dire davantage ?
G.K :
C’est toujours la même démarche. Nous disons qu’en tant que scientifiques, nous devons tout explorer. En prenant bien sûr toutes les précautions qui s’imposent. Et en la matière, vous savez que la recherche ne peut pas faire ce qu’elle veut. Nous avons au niveau du pays, l’Agence nationale de la biosécurité (ANB) qui veille à l’exploitation et à l’importation des organismes génétiquement modifiés. On ne peut donc faire rentrer du matériel transformé au Burkina sans l’aval de cette agence. Nous sommes donc soumis aux mêmes règles que quelqu’un qui veut importer de l’insuline OGM.
C’est vrai, nous sommes en train d’explorer d’autres horizons notamment le niébé Bt et le sorgho Bt en respectant toujours les mêmes conditions d’expérimentation pour minimiser les éventuels risques. Je le répète, il n’y a aucune technologie sans risque. Nous sommes pour le moment au stade de demande d’autorisation à l’agence nationale de biosécurité pour conduire des expériences. Il s’agit pour nous de vérifier si les caractères s’expriment de façon suffisante et qu’ils permettent d’améliorer la qualité nutritive du sorgho. C’est réellement des pistes que nous voulons explorer si l’ANB estime que les conditions dans lesquelles nous voulons travailler présentent toutes les garanties de sécurité.

Quelles sont de nos jours les difficultés auxquelles la recherche burkinabè est confrontée ?
G.K :
Ah ! Ça c’est la question à mille dollars n’est-ce pas ? La recherche est une activité économique. Beaucoup de gens l’oublient. Ils pensent que nous sommes assis dans nos laboratoires et c’est tout. Mais c’est une activité économique. Mais on ne mesure pas le caractère économique de la recherche. Si je vous dis aujourd’hui d’aller dans les villages du Burkina et de me chercher une variété d’arachide traditionnelle, peut-être que vous aurez du mal à en trouver. Parce que les variétés améliorées de par leur performance et de résistance à certaines maladies sont cultivées partout. Vous connaissez probablement cette maladie de l’arachide qu’on appelle la lèpre de l’arachide aussi connue sous le nom de la rosette. C’était une catastrophe jusque dans les années 70. Mais aujourd’hui, il y en a qui ne connaissent même pas cette maladie parce qu’elle n’existe plus et que les variétés que nous avons créées sont des variétés résistantes qui font qu’on ne voit plus aucune manifestation de cette maladie. Tout le monde sait que l’arachide est importante dans l’économie du Burkina. Nous parlions du coton, mais toutes les variétés de coton ont été créées par l’INERA. Et vous savez, ce que le coton rapporte chaque année. Le riz, c’est la même chose, les fruits et légumes, c’est un peu la même chose… Donc la recherche est une activité économique parce qu’elle génère des produits qui permettent de renforcer, de développer l’économie d’un pays. C’est la même chose pour ce qui est des autres secteurs d’activités économiques. Alors, la recherche mérite donc qu’on s’y intéresse et qu’on la soutienne. Bien sûr, à la différence des autres secteurs d’activités, la recherche est une activité sur le long terme.
On ne crée pas une variété en deux ans. Il en faut quatre ou dix ans, voire plus. Donc au moment où vous commencez à conduire un programme de recherche et le temps qu’il faut pour que les résultats soient utiles dans l’économie du pays, il s’écoule beaucoup d’années que beaucoup de gens ne voient pas tellement. J’ai entendu dire par certaines de nos autorités que « aucun pays ne peut se développer sans recherche scientifique. » C’est dire que les gouvernants reconnaissent qu’il faut la recherche pour faire avancer un pays surtout un pays agricole comme le Burkina. Et je pense qu’aujourd’hui, notre pays doit être bâti sur l’agriculture.
L’Etat, les pouvoirs publics d’une façon générale ont fait des efforts pour soutenir la recherche. Par exemple, de la période de 1990 à 2005, l’Etat a décidé d’investir massivement dans la recherche agricole pour restructurer le domaine en créant des centres de recherches, des infrastructures telles que des laboratoires, des équipements agricoles et scientifiques, former les chercheurs, pour vraiment asseoir une recherche agricole digne de ce nom. Mais ce que nous constatons depuis la fin de cette période, depuis 2005, il y a un relâchement de ce financement. Et c’est une période qui est particulièrement difficile pour nous. Nous avons des gens très bien formés de nos jours. Nous avons des laboratoires bien équipés, tout un ensemble de choses mais pour les faire fonctionner, nous sommes obligés de nous débrouiller. Bien sûr, l’Etat continue de payer les salaires, mais si vous payez les gens, il faut les faire travailler. C’est ça qui permet de rentabiliser les salaires qu’on paye. Donc depuis 2005, nous sommes confrontés à un problème de financement de la recherche en ce qui concerne surtout la recherche agricole. Pour répéter notre conseil scientifique qui est l’organe de contrôle de nos activités, je peux vous dire que l’INERA fonctionne à 90% sur des projets et des conventions que les chercheurs ont élaborés pour lesquels nous avons obtenus des financements. Donc c’est un problème et ça été évoqué lors de la dernière assemblée générale des sociétés d’Etat. Nous avons un problème de fonctionnement, nos budgets de fonctionnement ne font que baisser. Avant 2005, l’INERA avait 350 millions pour appuyer les activités de recherche. Aujourd’hui, c’est à peine 50 millions. Vous voyez ce que ça fait comme diminution. Alors, je pense que ça serait dommage d’avoir investi pendant 15 ans des milliards pour créer des conditions de recherche pour appuyer le développement agricole pour ensuite baisser les bras.
Mais depuis un certain temps, les perspectives sont bonnes, les pouvoirs publics ayant pris la résolution de s’engager dans un système de dix ans pour apporter des financements substantiels à la recherche, pas seulement à la recherche, mais également à l’adoption de technologie. Vu que nous produisons des résultats probants. Nul n’est prophète chez soi, mais vous savez que la recherche burkinabè est citée en exemple en Afrique. Moi j’ai la chance de faire partie, depuis plus de 20 ans maintenant, des comités consultatifs interafricains qui évaluent les chercheurs et les enseignants depuis vingt deux ans maintenant et je vois l’évolution. Les chercheurs burkinabè ont été les premiers depuis les années 1990 à aller à l’évaluation par les pairs. Vous savez le CAMES c’est 22 pays qui évaluent les chercheurs sur la base de leur production scientifique. Et je vous assure qu’aujourd’hui, le Burkina a le plus grand nombre de gradés, si je peux m’exprimer ainsi, en matière de recherche depuis les chargés de recherche jusqu’aux directeurs de recherche. Et nous sommes enviés. Mais comme je l’ai dit, nul n’est prophète chez soi. Mais je le répète, nous avons une recherche qui est enviée. Et pour cela ce n’est pas le moment de baisser les bras car si nous baissons les bras, les autres vont nous dépasser. Nous allons perdre ce que nous avons investi. Je suis donc heureux que le Burkina s’engage dans un nouveau cycle de financement de la recherche et du développement agricoles pour les dix années à venir.

Drissa TRAORE et Aristide OUEDRAOGO (stagiaire)

 

 

 

 

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